Buddy Miles était-il un grand batteur ?

Je prie le lecteur de bien vouloir m’excuser pour la formulation un peu grossière de la question. Mais enfin, c’est sous cette forme qu’elle me vint tandis qu’au volant de ma voiture (en direction du sud) j’écoutais un vieil album live du guitariste Carlos Santana, célébrant son association avec le batteur Buddy Miles. Cela faisait une paye que je n’avais réécouté ce disque. Je ne suis du reste pas bien sûr de l’avoir écouté un très grand nombre de fois dans ma vie. Une chose est sûre ; adolescent, c’était un disque que j’écoutais avec plaisir.

Que la question me soit venue sous cette forme ne m’empêche pas de la reformuler. Je me fiche de savoir si Buddy Miles était un grand batteur en réalité. Je ne suis d’ailleurs pas sûr de savoir ce qu’un tel qualificatif recouvre – dès lors que l’on met de côté les figures tutélaires, intouchables pour ainsi dire, de l’instrument (Elvin Jones, Jack DeJohnette, Tony Williams, etc.). Ce qui m’intéresse davantage, c’est plutôt de déterminer si sa présence, sur tel ou tel projet, constituait réellement une valeur ajoutée. Sur ce disque, enregistré un premier de l’an – de l’année 1972 pour être exact – à Honolulu, je serais (aujourd’hui) presque tenté de répondre par la négative. Mais cet album, en lui-même, n’est peut-être pas le plus probe des juges de paix. Avant tout parce qu’il n’est pas certain qu’il soit une captation authentique. Nous n’aurons sans doute jamais le fin mot de l’histoire mais il se dit que l’album fut en effet réalisé en studio. Oh, il y eut bien un concert, offert le premier de l’an 1972 à Honolulu, dans le cadre du festival Sunshine, par Carlos Santana, Buddy Miles (et tout un tas d’autres musiciens talentueux, parmi lesquels figuraient certains percussionnistes attitrés du groupe du guitariste – Coke Escovedo et Mike Carabello – le saxophoniste multi-casquette Hadley Caliman ou encore le trompettiste Luis Gasca…) ; cela étant, celui-ci fut apparemment émaillé de soucis techniques majeurs, empêchant sa captation dans les conditions optimales. Mécontents du résultat, les pontes de la Columbia auraient alors rappelé tout ce beau monde en studio avant de rajouter, en post-production, divers bruits de foule pour tromper le chaland. Comme je l’ai dit plus haut, nous ne saurons jamais ce qu’il en fut réellement. Même si un faisceau de preuves plutôt solides tendent à confirmer les rumeurs : quelques enregistrements pirates, circulant sous le manteau, les témoignages de certains musiciens présents lors de l’événement et de l’enregistrement studio présumé (notamment celui du guitariste Neal Schon qui pèse lourdement dans la balance)… De fait, cette captation manque d’entrain, de fièvre. L’album sonne creux. Et le guitariste ne gagne pas au change en passant de Mike Shrieve à Buddy Miles.

S’il y a bien quelque chose que l’on ne pourra jamais reprocher à Carlos Santana, c’est d’avoir mal choisi ses batteurs. La contribution de Mike Shrieve durant la première phase du collectif Santana est absolument majeure. Son successeur, Leon Ndugu Chancler, bien qu’il fut sans doute l’un des batteurs les plus sous-estimés, était un musicien d’une rare polyvalence ; c’est sa capacité à évoluer sur tous les terrains qui permit au collectif d’ouvrir son champ des possibles. Graham Lear fut le batteur suivant ; technicien hors pair doté d’une force de frappe intimidante. Au milieu de cette triade de cadors de l’instrument, Buddy Miles fait un peu pâle figure, à l’écoute de cet album live raté, certes enregistré dans des conditions qui doivent constituer la légitime motivation de circonstances atténuantes. Quoiqu’il en soit, si ce live a fait germer une question dans mon cerveau de transhumant, il ne constitue peut-être pas pour autant un bon élément de réponse.

Né à Omaha en 1947, Buddy Miles découvre très tôt l’instrument. Il commence à tourner sous la houlette de son père contrebassiste, qui, sur les cendres d’une carrière qui n’aura jamais pris – quoiqu’effleurant du doigt la possibilité de se faire un nom aux côtés d’Ellington, de Miles Davis ou de Dexter Gordon – a monté un petit groupe baptisé The Bebops. Au cours des années 60, le jeune batteur s’émancipe auprès de divers collectifs rhythm and blues ; au sein du groupe de Wilson Pickett ou des Delfonics… Sa réputation augmente à la fin de la même décennie. Tout d’abord en participant à une sorte de supergroupe : Electric Flag, mis sur pied par le guitariste Mike Bloomfield, suite à son départ du Blues Band du chanteur Paul Butterfield. Puis en montant son propre collectif, le Buddy Miles Express – au sein duquel on retrouve 5 autres membres d’Electric Flag.

Le premier album d’Electric Flag sort à la fin du premier trimestre de l’année 1968. A Long Time Comin’ n’a pas de réelle ligne directrice et c’est en partie ce qui fait son charme. Il n’est donc pas illogique qu’il soit ponctué de temps forts et de temps faibles. Buddy Miles fait son travail dans la plus pure tradition du batteur blues/rhythm and blues. Sans lourdeur, en proposant à l’ensemble un tapis rythmique souple mais rigoureux. Electric Flag reste toutefois très clairement la chose de Bloomfield, qu’il s’agisse de revisiter – d’excellente manière – une composition de Howlin’ Wolf (Killing Floor), de se replonger dans des machins oldschool (Wine), ou de promouvoir les compositions melting-pot de Bloomfield (Over-Lovin’ you). Quoiqu’il en soit, il y a du savoir-faire chez Buddy Miles : quelque chose qui procède de l’ingestion d’une culture profondément ancrée. Si je dis que le groupe est la chose de Bloomfield, cela ne signifie pas pour autant que tout ce beau monde y consentait volontiers. Il n’est en ce sens pas forcément étonnant de voir ce groupe à peine né exploser. Bloomfield n’hésite pas à prendre à nouveau la tangente. Le claviériste Barry Golberg profite de l’appel d’air pour aller monter son propre groupe. Electric Flag devient un petit monstre à deux têtes : celles de Buddy Miles et du guitariste Nick Gravenites. Atermoiements, enregistrement un poil chaotique, bisbilles par paquet de 10 : le deuxième album, étrangement baptisé An American Music Band parait en décembre 68, toujours chez Columbia. Buddy Miles investit-il l’espace disponible ? Oui. Sa frappe commence à ressembler à celle qu’on lui connait. Plus lourde. Plus…rock ? Son jeu, lui, se remplit. Trop ? De manière un tantinet train de marchandises. La musique, hélas, se rabougrit un peu. Encore une fois, il y a du savoir faire dans ce petit foutoir : une des rares versions buvables, au groove très efficace, du Sunny de Bobby Hebb, une relecture fiévreuse d’une composition, Qualified, de Dr John (dont l’original figure sur l’album In the Right Place), une ou deux compositions loin d’être mal fichues. Ce que The Electric Flag gagne en cohérence, il le perd aussi en goût de l’aventure. Le produit est agréable mais il est déjà temps d’en finir. Et de fait, chacun s’y résoudra.

En 1970, le groupe qu’avait monté Buddy Miles – le Buddy Miles Express, dont nous ne parlons pas pour ne pas rendre cet article plus long qu’il ne le sera… – se dissout lui aussi. Nous en arrivons donc à la collaboration de Buddy Miles avec Hendrix au sein du Band of Gypsys ; ce qui nous permettra peut-être de revenir à la question qui nous était venue sur la route des vacances. Et peut-être, d’y répondre. Miles et Hendrix jouent pour la première fois ensemble en 67, même si cela ne se concrétise par aucun enregistrement. Et pour cause : le cadre de cette rencontre est une jam session, improvisée dans la baraque que Stephen Stills possède à Malibu. Ils jouent à plusieurs reprises durant les mois qui suivent. Dès qu’ils se croisent en réalité, sur l’une des deux côtes américaines. Miles, l’un des nombreux invités du projet, joue sur deux morceaux d’Electric Ladyland. L’année 70 survient enfin ; cette construction éphémère qu’est le Band Of Gypsys voit le jour avant de s’effacer aussitôt. Je suis désolé d’avance de poser cette question sous cette forme, encore une fois, mais il n’y a pas d’autre moyen de la poser. Que perd-t-on quand on perd un batteur comme Mitch Mitchell ? Que gagne-t-on quand on le remplace par Buddy Miles ? Il est certes incertain que le guitariste se soit posé la question sous cette forme. Ni qu’il se soit posé la question tout court. A l’époque, Hendrix était sans cesse emmerdé par son manager et sa maison de disques. La pression s’intensifia après le succès d’Electric Ladyland. Il chercha sans doute à tirer parti d’une forme de spontanéité, voire d’urgence. Cette spontanéité, cette urgence, trouvèrent leur concrétisation dans un power trio de l’instant, constitué de Buddy Miles et du bassiste Billy Cox (lequel, pour le coup, était bel et bien une upgrade substantielle par rapport à Noel Redding, non seulement limité mais pas loin d’avoir un caractère pénible).

Pour dire ce qu’était Mitch Mitchell, on peut sans doute commencer par dire ce qu’il n’était pas : une mécanique de précision telle que l’était Buddy Miles. Mitchell était un batteur instinctif qui ne cessait toutefois de parfaire son bagage technique. Son placement, ses enrobements, son style étaient uniques. A lui. Pour ainsi dire. Il était ainsi le complément parfait de Hendrix, mieux qu’un soutien, mieux qu’un suiveur : un batteur qui ne faisait jamais défaut à son leader tout en enrichissant musicalement l’ensemble. J’ai dit un peu rapidement que Mitchell n’était pas une mécanique de précision. Il savait l’être en réalité ; il le fut dans le cadre de ce qui permit d’aboutir à la production des deux albums posthumes de Hendrix, surtout le premier d’entre eux, The Cry of Love, qui est (peut-être) ce qui se rapproche le plus de ce qui aurait pu être le quatrième album studio du guitariste – à tel point qu’il ne serait pas si absurde de se demander si la collaboration de Buddy Miles avec Hendrix n’a pas eu une influence sur la manière avec laquelle Mitchell évaluait sa contribution au sein du collectif Hendrixien. On ne sait pas trop comment ces disques posthumes ont été réellement façonnés ; il est vrai. Le mixage est plus audible que sur aucune des productions précédentes de Hendrix. Le recours à l’overdubbing a sans doute aussi permis de le fignoler. Mitchell, quant à lui, n’y est plus tout à fait le batteur qui permettait au morceau Fire d’aller dans toutes les directions, à Little Miss Lover d’être lourd comme le plomb (tout en étant irréprochable de groove), à Long Hot Summer d’être au contraire aussi léger qu’un coussin de plumes d’oie… En étant plus exact, Mitch Mitchell devenait moins Mitchellien. Plus commun.

Revenons à Buddy Miles et à Band of Gypsys. Enregistré le 1er janvier 1970 (Buddy Miles aimait visiblement les premier de l’an) au Filmore East, l’album sort un peu moins de 3 mois plus tard. Il est sans doute le meilleur album live possible pour Hendrix à cette époque de sa vie comme de ses ambitions artistiques. Mais il traduit aussi le léger déphasage du guitariste. Sur Band of Gypsys, Hendrix joue parfois ce qu’il n’est déjà plus. Who knows, par exemple, que le guitariste a co-écrit avec Buddy Miles et qui ressemble à un terrain sur lequel il aurait excellé… 2 années plus tôt. Il y a bien sûr des instants de fièvre sur l’album – Machine Gun dont la forme est aussi glaciale que les paroles brutes écrites par Hendrix. Mais il y a aussi quelque d’inabouti, d’anachronique dans ce projet, alors que Hendrix ne rêve que d’enrichir son terrain harmonique. Buddy Miles bridait-il Hendrix, en somme, comme il brida un peu Carlos Santana ? Je ne suis pas loin de le penser.

Ce procès est peut-être un peu sévère. Mais il témoigne moins, à dire vrai, d’un jugement sur Buddy Miles que de celui qu’il me faudrait adresser à l’industrie discographique de l’époque. Band of Gypsys est peut-être l’un des moins bons disques de Hendrix (sur l’échelle de l’intégralité de sa discographie in vivo) ; mais il ne dut aussi son existence qu’à l’accentuation de pressions managériales. L’album posthume The Cry of Love concentre lui-même un débat qui n’aura jamais de résolution. Constituait-il le quatrième album studio de Hendrix (ou ce qui s’en rapprochait le plus ?) ? Ou la première compilation posthume du guitariste ? Une chose inachevée mais tout de même habilement bricolée ? Ou un produit proche de son aboutissement qui n’attendait que quelques finitions ? Billy Cox, encore lui, trouva les mots justes en son temps : « Nous discutions avec Jimi de l’opportunité de faire un album simple ou un double album. Mais ce n’était qu’une discussion de pure forme. Cela ne changeait rien. Jimi avait réussi à obtenir pas mal de liberté dans le cadre de son travail en studio mais nous savions, en fin de compte, que la maison de disques aurait le dernier mot… »


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