Pris au premier degré, le projet du pianiste Sandro Savino (originaire de l’illustre Matera), aurait pu faire craindre le pire. Et ce n’est certainement pas la pochette choisie pour le concrétiser sous forme d’album qui aurait pu calmer nos initiales réticences. Fort heureusement, l’entreprise proclame assez vite sa chaleureuse ambivalence : tout ce qu’il y a de plus sérieuse mais aussi un brin malicieuse. Italians do it Better (sic) avait l’ambition simple, au sein d’un quintet intelligemment pensé, de revisiter de grands standards de la chanson italienne. La Canzone di Marinella de Fabrizio De André ; Senza Fine ; l’Azzurro d’Adriano Celentano ; E la chiamano estate, succès improbable de Bruno Martino qui n’était pourtant, au temps de sa sortie, que la face B d’une falote reprise du standard éculé de Jobim qui fit le ravissement des ascenseurs, Garota de Ipanema.
Est-ce réussi ? Assez, en vérité. Pour deux raisons. La première : une réjouissante capacité du quintet de Savino à ne pas se laisser piéger par les mélodies (à l’exception d’une interprétation incongrue du tube lourdingue de Toto Cutugno (que tout le monde, hélas, connait)). La seconde : une maîtrise de la science de l’arrangement. Dans leur entreprise d’appropriation, Savino et les siens ne se sont pas contentés de revisiter les mélodies pour en faire des terrains d’improvisation. Ils se sont appuyés sur elles pour construire autant de petites suites. C’était là un bon moyen de respecter ses compositions tout autant qu’un moyen de prendre de grandes libertés avec elles.
En 2019, les pianistes Giovanni Mirabassi et Sarah Lancman avaient repris la chanson de De André (mentionné plus tôt) – avec le soutien du saxophoniste Olivier Bogé, sur un album que le duo avait intitulé Intermezzo. C’était certes joli. Et remarquablement exécuté. Ce que fait le quintet de Savino de cette tragédie de chanson*, en ouverture de l’album, est bien plus intéressant. Tout commence avec une très belle entrée en matière (solo) du contrebassiste Giampaolo Laurentaci, avant un déploiement rythmique contenu mais imparable. La mélodie de De André se fait arrondir les angles tout en conservant la beauté affable de sa ligne mélodique.
Une sorte d’étrange magie opère aussi sur Senza Fine, chanson délicate qu’avait composé Gino Paoli pour Ornella Vannoni en 1961. Le quintet, ici, singe facétieusement ces quintets à la fois alertes, disciplinés et élégants qui débitaient de la bande son au kilomètre pour le cinéma italien des années 50 et 60. Sans coup férir, l’improvisation du saxophoniste Gianfranco Menzella fait basculer la pièce dans un monde dont les possibilités se seraient considérablement enrichies. Ne reste plus au trompettiste Fabrizio Gaudino et à Laurentaci (ancora lui !) qu’à enfoncer le clou. C’est de fait dans ces changements d’intention qu’excellent Savino et ses compagnonnons de fortune.
Avec cela, on en oublierait presque de dire que Savino est un compositeur de talent ; ce qu’il démontre sur deux titres : Povero me (qui n’a donc rien à voir (fort heureusement) avec le morceau (pénible) de Francesco DeGregori) et Aion qui clôture magistralement l’album. Derrière un paravent de clichés, Italians do it Better prend un malin plaisir à tous les éviter.
* «Marinella, dit Fabrizio De André, raconte une histoire vraie, celle d’une putain tuée par l’un de ses clients qui l’a jetée dans un fleuve, où elle s’est noyée. Avec ma chanson, je n’ai pas pu lui donner une vie meilleure, mais j’ai essayé de lui rendre la mort plus douce.»

Sandro Savino « Italians do it better » / AlfaMusic (2026)
Sandro Savino : Piano
Fabirzio Gaudino : Trompette ; Bugle
Gianfranco Menzella : Saxophone ténor
Giampaolo Laurentaci : Contrebasse
Fabio Accardi : Batterie
