En instituant le principe selon lequel une œuvre d’art acquiert son statut par le biais de sa pure et simple exposition, Marcel Duchamp a commis une sorte d’impair. Car, ce faisant, il ne considérait plus l’œuvre d’art qu’en qualité d’émetteur banal. Du signal au récepteur au moyen d’un vulgaire clou planté dans un mur (ou d’une stèle posée sur le sol). C’était certes mieux que ce qui nous était proposé avant lui. L’œuvre d’art ne vivait plus sans nous. Sa formule, en apparence simpliste, avait au moins le mérite de rappeler le rôle essentiel du récepteur ; ou du regardeur, pour reprendre ses mots. Dans le cadre d’un entretien accordé à Georges Charbonnier en 1960, Duchamp précisait sa pensée de la manière suivante :
« L’art exige deux pôles [L’artiste et le regardeur]. Il y a une chose profonde que l’artiste a produite, sans le savoir. Les artistes n’aiment pas qu’on leur dise cela. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il fait, pourquoi il le fait, comment il le fait et la valeur intrinsèque de son œuvre. A cela, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste. »
L’emploi du verbe faire, ici, a quelque chose de révolutionnaire. Et Duchamp pensait sans doute sincèrement élargir notre conception commune de ce qu’était une œuvre d’art, de ce qui la fondait et la constituait. Hélas, la définition qu’il proposait restait circonscrite, en ce sens qu’elle ignorait la possibilité de l’existence d’un tiers (ou d’un ailleurs). L’art n’est pas qu’un émetteur dont la valeur dépendrait, au moins en partie, de la qualité de notre regard. Il est aussi parfois un transmetteur. Et même parfois mieux que ça : un véhicule, le transport qui permet au regardeur, au lecteur, à l’auditeur, de passer d’un état à un autre, de changer, voire d’accéder à un autre niveau de conscience. L’Histoire de la musique est aussi une histoire de transports, des derviches à Bach, jusqu’à l’émergence, dans les années 60 du spiritual jazz.
C’est dans cette veine que se situe le passionnant quintet du contrebassiste polonais Wojtek Mazolewski dont un live (Live Spirit I) qui revisite un matériau façonné sur 15 ans, est sorti en plein cœur de l’été. Depuis 2010 et la sortie du premier album du quintet (Smells Like tape spirit), la composition de l’ensemble de Mazolewski a certes changé. Mais sur ce live, c’est l’ensemble de sa composition qui est bouleversée. Exit, la pianiste Joanna Duda, le trompettiste Oskar Török ou encore le batteur Michał Bryndal. Ce changement radical de line-up s’explique peut-être par les contingences d’une tournée sillonnant l’Europe, sans oublier un grand détour en Amérique centrale puis en Argentine. Il procède plus sûrement, pour le contrebassiste, d’un besoin de replonger sa musique dans un environnement d’urgence plus immédiat. Car en 15 ans, la musique, elle aussi, a le temps d’évoluer. C’est sans doute même ce qui fait l’intérêt de ce live et de ce voyage en partie intérieur. Live Spirit I s’ouvre de manière assez classique, avec un titre éponyme qui évoque Charles Lloyd, puis New Energy qui s’appuie sans subtilité sur la même architecture mélodique que la composition légendaire d’Alice Coltrane, Journey in Satchidananda. Une intéressante entrée en matière qui ne convainc pas totalement. C’est davantage à travers ses pas de côté que la musique du quintet prend son envol. Avec la composition Sun, par exemple, dont le thème est d’une beauté sidérante. Ou encore avec les 22 minutes de Polka (réminiscence d’un album sorti en 2014 qui permit au musicien polonais d’acquérir une stature internationale), longue introspection rassemblant tout le monde autour d’un feu d’artifice final rappelant que Mazolewski a bien entendu grandi, en sa qualité de polonais, au sein d’une riche tradition musicale.
En écoutant ce disque, on ne peut que prendre conscience du caractère imparfait de la définition proposée par Duchamp. L’art se construit à l’évidence sur une relation bilatérale. Il est aussi tout à fait possible que le récepteur soit influent, a posteriori, sur l’œuvre elle-même, dans le cadre d’une relation dont les ressorts nous échappent. Mais cette relation ne se limite pas à l’immobilisme de l’exposition comme du regard. Le quintet de Mazolewski oriente, guide, bouge lui-même, pendant cette grosse heure de de vie, d’emportement, de déchainement, mais aussi de murmures, d’attente, de suspension qui compose cette captation. L’auditeur lui aussi bouge, transite, à travers les phrases fiévreuses du saxophoniste Piotr Checki, le lyrisme grave du pianiste Marcel Baliński, les thèmes élégiaques de Mazolewski. Ce musicien polonais n’en finit plus, depuis 15 ans, de s’attirer les louanges du microcosme jazz. A la tête de ce quintet renouvelé, faisant du neuf avec du (parfois) vieux, il continue d’avancer, mais d’une manière étrangement désynchronisée, comme s’il cherchait à constituer une œuvre dont il pourrait être l’instigateur et le regardeur. Marcel Duchamp n’avait pas pensé à cette possibilité. Ou peut-être que si. Comment savoir avec ce grand singe qui connaissait toutes les grimaces ?
Wojtek Mazolewski Quintet « Live Spirit I » / WMQ Records (2025)
Wojtek Pazolewski : Contrebasse
Piotr Checki : Saxophone ténor
Paul Butscher : Trompette
Marcel Baliński : Piano
Tymek Papior : Batterie
Photo : © Hanna Kantor
