Nashville au temps de la pandémie. Deux amis trompent l’ennui en sirotant une tasse de ce jus de chaussettes que les américains osent nommer « café ». Gros mugs à l’effigie d’on ne sait quoi, odeurs de torréfaction frelatées qui rappellent davantage les odeurs de voutes plantaires moites qu’autre chose. Mais passons. Ces deux amis, appelons-les Jeff et Joe, blablatent donc ; sans se demander par quelle magie on ne sait qui est parvenu à filtrer les grains de café à tel point que la mixture qu’ils s’envoient à petites lampées ne semblent en fin de compte que de l’eau-avec-un-goût. Joe doit prochainement célébrer ces 50 années de présence sur terre. Ça se fête, comme on dit. Mais comment peut-on bien fêter ses 50 ans en grandes pompes alors que la terre entière est à l’arrêt, et qu’une grande partie de l’humanité se voit contrainte d’apprendre à apprécier la vie entre cloisons… On fait ce qu’on peut, c’est-à-dire pas grand-chose. On fait les choses en petit, en catimini. Même sur le seuil de son demi-siècle d’existence.
L’état du Tennessee n’est pas, loin s’en faut, le plus strict des états américains en matière de diktats sanitaires. Le sud n’est pas qu’un roman de Faulkner : il macère souvent, comme on le sait, dans un libertarisme qui ne fait pas que frôler l’idiotie pure et simple. Mais le maire de Nashville navigue à contrecourant. Sans tenir vraiment compte des recommandations mollasses des autorités sanitaires étatiques, il impose des restrictions plus sévères à ses administrés. Le bilan post-pandémie de Nashville, comparé à celui des voisins, lui donnera raison. Les restaurants ferment leurs portes et limitent leurs activités à la vente de plats à emporter. Les bars sont logés à la même enseigne. L’université de Vanderbilt renvoie un temps les étudiants chez eux. Tout rassemblement de plus de 25 personnes est proscrit. L’étau se relâche quelques semaines plus tard. Vous pourrez vous balader à 50, les gars. De quoi bâtir 10 équipes de basket pour un tournoi organisé en pleine apocalypse. Les temps sont durs. Reste l’amitié. « Comment aimerais-tu fêter tes 50 ans ? », demande Jeff. « A la Nouvelle-Orléans, répond Joe, à la terrasse d’un petit café de la ville, pour écouter le joyeux bordel d’un brass band du coin »… A Nashville, on rêve donc de Nouvelle-Orléans et de second line, c’est un poil incongru… Mais on rêve en réalité surtout de voir du pays. De se dépayser. De s’aérer les synapses. Ce rêve, bien sûr, comme nombre d’autres, s’écrase sur les récifs accidentés du monde réel.
Joe est un inconnu. Même s’il est une personnelle bien réelle, de châir, qui vit, respire, aime, s’anime… et rêve de Louisiane. Il ne s’appelle peut-être pas Joe. S’il s’appelait Joe, ce serait une drôle de coïncidence. Le prénom est fictif. Je l’ai choisi arbitrairement. Je me console en me disant qu’il y a très certainement des Joe à Nashville ; sans doute beaucoup de Joe même… Jeff s’appelle bien Jeff en revanche. Jeff Coffin de son patronyme complet. Et il n’est pas un inconnu. Tout d’abord parce qu’il est le saxophoniste, depuis 2008, d’un groupe qui aura quelques années plus tard les honneurs d’une entrée au Rock n’Roll Hall of Fame : le Dave Matthews Band. Ensuite parce qu’il a aussi fait partie, avant 2008, d’un des groupes les plus casse-cou du pays : les Flecktones du banjoïste Béla Fleck, collectif jazz se contrefoutant des cases et des étiquettes… Le reste du temps, il fait son truc dans son coin, éditant ses projets personnels via le petit label Ear Up, qu’il a lui-même fondé au début de la décennie 2010. Cela a son importance pour la suite de l’histoire.
(Ellipse)
Une rue de Nashville au temps de la pandémie. Jeff célèbre son 50e anniversaire. On fait peut-être griller de la viande, des épis de maïs, on décapsule certainement des bières. Une voisine a fait une salade de pomme de terre. « Tu entends ça ? », dit l’un des convives. Quelque chose est sorti des entrailles du grand nulle part dans la rue. Du tintamarre ? Une musique. Triomphante, exubérante. Vivante et charnue. Les convives se massent sur le trottoir qui borde la maison de Joe. Une joyeuse petite fanfare bat le pavé et descend la rue sur un rythme lent mais discipliné. Elle joue le répertoire traditionnel des meilleurs ensembles de Second Line néo-orléanais. A sa tête, Jeff Coffin, semblant dire : « Tu ne peux pas aller en Louisiane, mais la Louisiane est venu jusqu’à toi… » La fanfare de l’amitié joue 20 minutes pendant lesquelles un pâté de maisons de Nashville revit, se laisse submerger par la vague des frères de cœur. Et il est certain qu’aujourd’hui encore, tous les résidents de ce petit quartier se souviennent encore de cette journée là…
Jeff Coffin est ce que l’on pourrait raisonnablement appeler un bon ami. Voire un très bon ami. Mais je ne suis pas tout à fait certain que son entreprise ait été entièrement guidée par l’altruisme. Car le brass band qu’il avait confectionné pour célébrer le 50ème anniversaire de Jeff était sans doute aussi pour lui l’opportunité de prendre une respiration salutaire alors que ses activités étaient au point mort (ou presque). Ce sont les petits rien qui nous font tenir quand les temps sont contrariés. Encore faut-il savoir les apprécier à leur juste valeur et les accueillir comme il se doit. Voire les retenir. Car voici maintenant le prolongement de l’histoire. En concevant ce cadeau d’anniversaire, avec l’aide d’un ami tromboniste (Ray Mason), Coffin prend aussi conscience que le projet a davantage d’épaisseur qu’il ne l’avait peut-être imaginé. Tout en reprenant ses activités avec la fin de la pandémie (avec le Dave Matthews Band mais aussi en qualité de titulaire de la chaire que lui a octroyé la Blair School of Music de l’Université de Vanderbilt (entre autres choses)), il se surprend à composer de temps à autre plusieurs pièces pour Brass Band. Avec une idée en tête : prolonger le plaisir simple de s’ébrouer au sein de cet ensemble de fortune. Le matériau n’est pas un agglomérat de clichés ; il mélange, à l’esprit traditionnel, des influences plus subtiles qui ont nourri le parcours musical de Coffin. Un morceau pour le banjo de son vieux pote Bela Fleck par exemple ou une digression construite sur le Giant Steps de Coltrane. Ce genre de choses.

Monter une fanfare qui tienne la route est moins facile qu’il n’y parait. Une fanfare se doit d’être une mécanique de précision. Elle se doit encore de constituer à la fois une organisation crédible tout en donnant à l’auditeur une impression de gai chaos. Enfin, elle doit abriter en son sein des solistes capables de vous donner envie de les suivre. Précision, organisation, enthousiasme. Si la fanfare avait une devise : ce serait celle-ci. Le Wild Iris Brass Band qui vient de réussir son passage de la rue aux studios, avec l’album Way Up, paru à la fin du mois de juillet sur le propre label de Coffin, valide ces prérequis. Ce qui lui donne un petit supplément d’âme, ce sont les compositions fournies par Coffin lui-même. Le saxophoniste réussit à conserver pleinement l’esprit des second line de Louisiane, tout en dépoussiérant le matériau habituellement surinvesti par ce type d’ensembles. J’en ai touché un mot plus haut mais il ne suffit que de prendre l’exemple du morceau The Slow Express, taillé pour le banjoïste Béla Fleck, pour en saisir la pleine mesure.
La réussite de ce disque qui s’avère l’une des grandes réjouissances de cet été ne s’arrête pas là. Les titres Where the Wild is, Let it Slide, To the Bone, tous éblouissants de maitrise, de joie communicative et de virtuosité effervescente, valent aussi le temps qu’on leur consacre. En cette rentrée morose, Way Up est le grand bol d’air dont nous avions besoin. Ce même bol que s’était accordé Coffin à la faveur du germe de l’altruisme qu’avait semé Jeff dans le champ ravagé de ses idées. Ecouter ce disque, c’est un peu comme boire le calice de la joie après que nos deux amis y ont trempé leurs lèvres. Une action de communion sérieuse mais sans gravité. A la fois profonde et légère comme un vœu pieu pris au pied de la lettre. On ne sait si Jeanson avait vraiment raison de dire « qu’on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments. » On sait au moins aujourd’hui qu’ils peuvent tout à fait servir à faire de bons disques. Ce qui est déjà ça de pris, n’est-ce pas…
Wild Iris Brass Band « Way Up » / Ear Up (2025)
Jeff Coffin : Saxophones
Ray Mason : Trombone
Emmanuel Echem : Trombone
Jova Qualo : Saxophone alto
Neil Konouchi : Sousaphone
Justin Amaral : Batterie ; Percussions
Ryoko Suzuki : Tambourin
Guests : Béla Fleck (Banjo / #6) / Steven Bernstein (Electric Slide Trumpet / #1) / Bob Lanzetti (Guitare / #3)
