Silence : le dérangement processionnaire de Charlie Haden

Le week-end dernier, j’étais au studio 104, salle mythique de Radio France, pour assister à l’association inattendue des deux membres survivants de The Bad Plus – le contrebassiste Reid Anderson et le batteur David King – du pianiste Craig Taborn et du saxophoniste Chris Potter. Le programme du super-groupe était jusque-là plus ou moins tenu secret ; secret pour ceux, en tout cas, qui n’étaient pas aller se divulgacher en furetant sur l’excellent site setlist.fm (le quartet s’était déjà en effet produit 14 fois avant le soir du studio 104 et entamait tout juste sa tournée des grandes villes européennes) ; tout à fait secret quoiqu’il en soit, lorsque je réservai mes places, bien des mois plus tôt, de peur de passer à côté de l’évènement (me méfiant fort justement de ma tendance à la procrastination en matière de réservation de billets – ce qui eut pour effet de me faire manquer quelques concerts d’exception dans le passé). Personne (ou presque) ne savait donc ce que ces 4 immenses musiciens allaient nous jouer ce soir-là. Après une première partie exercée par le nonet de la pianiste Delphine Deau et du saxophoniste Julien Soro (baptisé The Other Side Orchestra, ensemble qui nous permit de découvrir aussi un peu, sans vouloir être méchant, l’autre côté de l’ennui), nous fûmes enfin mis dans la confidence. Les aventuriers s’étaient réunis pour revisiter le répertoire d’un groupe mythique qui s’était séparé il y a environ 50 ans : l’American Quartet de Keith Jarrett, Dewey Redman, Paul Motian et Charlie Haden. Etions-nous enthousiastes avant même d’avoir entendu la moindre note sortir de l’un des instruments du quartet d’opportunité ? Sûrement. J’aurais payé cher pour voir ces 4 gars reprendre les compositions les plus fameuses de Loulou Gatsé. En ce sens, les compositions de Jarrett, de Motian, de Redman ou de Charlie Haden feraient très bien l’affaire1.

Une chose est sûre, l’idée ne m’a pas étonné. Les membres de The Bad Plus ne se sont jamais imposés de limites superflues. Nous les découvrîmes au tout début des années 2000 (Ethan Iverson était là, en qualité de troisième tête fondatrice du trio) aussi à l’aise dans l’exercice de la composition que pour reprendre des morceaux à l’ossature mélodique rachitique ; en 2001, à l’occasion de la sortie du tout premier album du groupe, sur le label Fresh Sound, c’était le tube de Nirvana – Smells Like Teen Spirit – qui transpirait tout autrement entre leurs membres. Bien des années plus tard (13 ans pour être exact), alors qu’Iverson n’avait pas encore pris ses distances avec ses deux autres compères, le trio retravaillait le Sacre du Printemps de Stravinsky. Puis le trio devint quartet, un temps, avec l’arrivée du saxophoniste Joshua Redman. En 2017, Orrin Evans prit le relais d’Iverson, parti conduire ses propres projets. Entre 2022 et 2024, le trio redevint quartet avec le saxophoniste Chris Speed et le guitariste Ben Monder. The Bad Plus est ainsi fait qu’il peut changer de forme, passer des compositions chiches d’un groupe de neurasthéniques grunge à Stravinsky. Le livre de compositions de l’American Quartet répondait sans doute à ces aspirations – jamais démenties – de liberté. Ce qui semblait légèrement incongru devenait alors tout à fait naturel. De fait, logique.

A une exception près, le quartet n’a pas escaladé ce répertoire par sa face la moins pentue. Misfits de Jarrett ouvrait le concert. Mushi-Mushi de Dewey Redman était abordé dans une veine énergique. Byablue célébrait avec brio le génie tortueux (et non torturé) de Paul Motian. Et il y eut aussi ce chef d’œuvre de fausse simplicité qu’est la composition Silence, que l’on doit à la plume de Charlie Haden. Celle-là, je ne la vis pas trop venir. Tout d’abord parce que la splendide introduction proposée par Craig Taborn m’emmena ailleurs – ce qui, souvent, crée chez l’auditeur, une sorte de latence pendant laquelle il lui faut se rassembler. Ensuite parce que je ne me rappelais plus du tout que la première version enregistrée de cette composition était en effet survenue dans le cadre des sessions relatives au tout dernier album du quartet américain2.

Silence est une composition étrange. Parce qu’elle contrevient en apparence avec le thème qu’elle énonce, avec ses longues notes qui emplissent l’espace. Si l’on met de côté les césures heureuses qui lui permettent d’exister (césures ou silences qu’il est permis de déplacer, de dilater, de contracter (ce qui constituera d’ailleurs l’histoire des multiples enregistrements de cette composition)), Silence colle toutefois paradoxalement à l’injonction qu’elle semble formuler. L’auditeur doit faire silence – en lui-même ainsi que pour contenir d’éventuels débordements extérieurs – tout autant que les musiciens qui, à la découverte d’une espace musical aussi vaste, doivent faire taire toute velléité de bavardage. Chris Potter, amateur assumé du déluge de notes, se plia délicatement à l’exercice, dans le cadre d’un arrangement encore plus détendue que celui que proposa l’American Quartet en son temps. Mission accomplie.

Après ce premier enregistrement de l’année 1976, Charlie Haden ne cessa de jouer cette Silence toute sa carrière (un peu comme Coltrane ne cessa jamais de jouer et de rejouer Naïma sous des formes multiples, en fonction de l’humeur et de ses expérimentations du moment). 3 ans après la dernière session du quartet américain, il réinvestit sa partition pour le label ECM, exerçant l’étonnante fonction de tampon thermique entre le chaud et le froid soufflé par le pianiste et guitariste brésilien Egberto Gismonti et le saxophoniste norvégien Jan Garbarek. Une jolie version – si on trouve le son du saxophoniste norvégien à son goût (ce qui n’est pas mon cas). Haden sait toujours quoi faire de sa composition ; ici, son improvisation est viscérale, patiente, déchirante par moments. Gismonti, peut-être étourdi par le caractère hypnotique de la composition s’en tient au contraire à distance. En 1983, Haden consent à remanier Silence au sein de ce grand ensemble engagé qu’est le Liberation Music Orchestra. Carla Bley procède aux arrangements, déplaçant savamment une ou deux notes, s’appuyant aussi sur ces arrangements de cuivres solennels qui ont fait sa marque de fabrique. Silence gagne en légèreté et ne cesse pourtant de s’amplifier à mesure qu’il progresse (selon le fameux procédé Ravelien). Paradoxalement, en l’habillant, elle le dénude. Son squelette merveilleux se dévoile. La mélancolie reste présente, mais avec le soin de l’épure. Cet arrangement est unique ; et il n’aura plus d’équivalent3. Haden continue bien sûr de jouer Silence tant et plus. Mais c’est sur une session de la fin de l’année 1987 que l’on trouve sans doute son expression la plus pure. Haden lui rouvre les portes de la formule quartet originelle. Quartet dont la composition explique sans doute la réussite de la relecture. Billy Higgins est là, lui qui est sans doute l’un des batteurs les plus polyvalents de l’Histoire. Le pianiste Enrico Pieranunzi apporte sa science innée du lyrisme à l’italienne. Chet Baker, enfin, vit les derniers mois de son existence complexe. Il n’est plus seulement un musicien. Il est autre chose. A la fois plus et moins qu’un musicien. Un être-musicien sans étanchéité. La complémentarité de ces 4 personnalités offre à Silence une tonalité unique. Insinue de la majesté dans ce qui ressemble fort à un torrent de larmes.

Silence a ceci de particulier qu’elle ne fonctionne jamais vraiment que lorsque Charlie Haden est là. Sans lui, cette procession simple, quasi minimaliste, qui ne tient que sur la capacité d’exécution et d’incarnation, se débobine. Stéphane Kerecky, qui a sorti en début d’année, un très bel hommage à la musique de Haden et au Liberation Music Orchestra, n’a connu qu’un échec dans son entreprise. Cet échec a pour nom Silence. En 2003, le batteur Matt Wilson, à la direction de son collectif Arts & Crafts, n’avait pas connu meilleur sort, en dépit de la présence de Larry Goldings à l’orgue. Le guitariste Noël Akchoté a quant à lui, à deux reprises, réussi à faire de ce monument une sorte d’anecdote. Le véritable silence, il est vrai, ne peut être qu’intérieur. En ce sens qu’il n’existe pas ; ni dans le monde, ni dans l’immensité de l’univers. Ce silence là n’appartient peut-être qu’à Charlie Haden. Aux autres de concevoir le leur.

(1) Il est à noter que ce concert a été enregistré. Il sera ainsi possible de l’entendre, dans le cadre de l’émission Jazz Club (excellente émission diffusée tous les samedis sur France Musiques à 19h00), le 11 avril prochain.

(2) Enregistré sur 3 jours entre les 14 et 16 octobre 1976, l’album Bop-Be – sur lequel on retrouve aussi Mushi-Mushi, joué par Anderson, King, Taborn et Potter au studio 104 – fut édité en 1978 par le label Impulse!.

(3) Cette version très singulière de Silence figure sur l’album The Ballad of the Fallen, sorti en 1983 sur le label ECM. Ce disque est le deuxième du Liberation Music Orchestra, 13 ans après le premier.


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