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Bobby Jaspar : un âge d’or du jazz belge

C’est un centenaire qui passera peut-être un peu inaperçu que celui de la naissance de Bobby Jaspar. A tort, tant ce saxophoniste belge, originaire de Liège, fut un pionnier. Saluons-le, pour commencer, pour avoir été prophète en son pays, ce qui n’est pas forcément le cas de tout le monde, comme nous le dit l’adage.

Bobby Jaspar est l’un des premiers, en Europe, à avoir travaillé la matière be-bop en provenance du continent opposé. C’était en 1947, après une guerre mondiale qui avait rincé les corps mais qui avait aussi paradoxalement ravivé les âmes : les Bob Shots, ainsi baptisés parce que la formation comptait en son sein deux Robert (à prononcer avec un accent à jouer dans un film dont les dialogues auraient été écrits par Audiard) – Robert Jaspar et le guitariste Pierre Robert – venaient de découvrir un peu sur le tard les albums de Parker. C’était la règle en ces années d’après-guerre où les idées musicales voyageaient beaucoup moins vite que les notes. Les Robert (comprenant également le contrebassiste Pierre Litbon et le batteur André Putsage) écoutèrent Bird religieusement. Après une digestion accélérée, ils offrirent au monde leur juste et enthousiaste compréhension du phénomène. La Belgique, à la fin des années 40 était la scène la plus bouillonnante du vieux continent meurtri. Outre les Bob Shots, Bruxelles découvrait aussi, après avoir goûté aux joies d’une apocalypse évitée de justesse, les talents hors-norme de Toots Thielemans ou de Fancy Boland. Entre autres jeunes gens pourris de talent.

C’est aussi dans le moelleux de ces années-là que s’exile le saxophoniste américain Don Byas, profitant d’une tournée effectuée avec le Big Band de Don Redman. S’il s’installe finalement à Paris après avoir hésité entre la France, le Danemark et la Belgique, l’étoile américaine a toutefois le temps de se lier d’amitié avec le groupe de Jaspar qu’il parraine sans se faire prier. Voilà peut-être pourquoi on retrouve cette bande de Belges, sous honorable mentorat, au festival jazz de Paris en 1949(1), partageant la programmation avec celui qui les avait initiés au bebop : Charlie Parker, dont la performance à la Salle Pleyel a heureusement été documentée et éditée sur le tard, notamment par le label Jazz O .P(2).

Bobby Jaspar n’est pas tout à fait un musicien européen comme les autres. Le saxophoniste est l’un des rares musiciens européens de l’époque à avoir évité les pièges de l’imitation pour se forger un style à la force de l’imagination. Ce n’est donc pas un hasard si on lui propose d’aller tâter le terrain outre-Atlantique. Mais avant d’en arriver là, il faut peut-être signaler son intégration réussie sur la scène parisienne à partir de 1950. Et des enregistrements qui comptent dans l’histoire du jazz européen. Parmi ceux-ci, l’album Modern Jazz au Club St Germain (capté fin 55 dans les studios Pathé Magellan) confectionné au sein d’un quintet à la Getz (en mode Storyville), composé de Sacha Distel à la guitare [Okay], de René Urtreger au piano, de Benoit Quersin à la contrebasse et de Jean-Louis Viale à la batterie…

En 56, Jaspar tente donc l’aventure américaine, peut-être soutenu par son épouse, Blossom Dearie qu’il a épousée deux ans plus tôt. On lui fait bon accueil selon ses déclarations ultérieures (3), ce qui différencie son expérience de celles de pas mal de musiciens européens partis à la conquête d’une scène agitée par la question raciale et les prééminences créatives des deux côtes. Il reste 5 bonnes années outre-Atlantique avant de s’en retourner. Avant de céder au mal du pays peut-être. Quoiqu’il en soit, cet exil lui offre la possibilité d’enregistrer avec J.J. Johnson, Donald Byrd, Chet Baker, Milt Jackson, mais aussi, et surtout de conduire ses propres sessions. Au rayon desquelles figure un excellent album en quintet, enregistré quasiment sur le tarmac, en compagnie de jeunes loups comme Tommy Flanagan ou Elvin Jones (4).

En mars 1957, Jaspar participe aussi à une session particulièrement intrigante. Pour 2 trompettes et 2 ténors, comme l’indique son titre. Les deux trompettes sont tenues par Idress Suleiman et Webster Young. Le guitariste Kenny Burrell, le pianiste Mal Waldron (leader officieux de la session), Paul Chambers et Art Taylor forment la section rythmique. L’autre ténor de la session avec qui Jaspar doit faire la paire s’appelle John Coltrane, en bisbille avec Miles Davis et surtout à quelques encablures du plus fantastique virage de vie comme de carrière de l’Histoire du jazz. Cette session est intéressante en ceci que Bobby Jaspar évolue sur chaque morceau comme un poisson dans l’eau, là où Coltrane semble parfois prisonnier de ses tourments. Le futur-ex-pensionnaire du quintet de Miles a-t-il seulement envie d’être là ? Dans le morceau d’ouverture, Interplay, le révolutionnaire à l’état embryonnaire semble moins guidé par l’écoute des autres que par la nécessité de trouver son propre chemin. Ses phrases sont hésitantes, quand elles ne se terminent pas de manière absconse. Trane finit la plupart de ses solos sur la pointe des pieds en s’écartant du micro comme s’il souhaitait qu’on l’oublie. La jeune étoile à peine née souffre ici de la comparaison avec Bobby Jaspar, qui connait la musique pour ainsi dire, et ponctue son jeu de clins d’œil, de farces et attrapes, d’éclats de joie. Il est une sorte de Zoot Sims à l’européenne. Sur Anatomy et son allure plus mesurée, Trane est plus à l’aise. Est-ce le rythme en lui-même ? Ce serait un comble pour celui qui essorera tous les pianistes de la scène new-yorkaise avec Giant Steps à peine 2 ans plus tard. Est-ce la composition de Mal Waldron qui propose un chemin mélodique un poil plus subtil (voire moins daté) ? Est-ce tout simplement le symptôme d’un musicien qui a les hauts et les bas que lui octroie l’activité chimique anarchique de la came sur un organisme qui fatigue ? Difficile à dire ; mais ce morceau est le plus réussi de la session. Celui, parmi les autres, que l’on réécouterait bien séance tenante avec plaisir.

Le reste de la session ne tient pas réellement les promesses de l’intitulé de programme. C’est Kenny Burrell qui brille. Sur Light Blue, même si Coltrane fait brièvement entrevoir les quelques idées étranges (pour l’époque) qui commencent à le travailler. Sur le classique de Waldron, Soul Eyes, qui s’étend sur 17 minutes, histoire de laisser à chaque membre un espace d’expression, on entre dans un schéma hélas classique (en dépit de la beauté de la composition). Chaque musicien en rang, peu d’unisson, dans l’attente de prendre son tour. Coltrane, dont j’ai déjà maintes fois souligné la capacité à enluminé le format ballade, déploie un son splendide. On s’amuse à entendre en lui la quasi-cohabitation de 2 musiciens : celui qu’il est et celui qu’il va devenir. Etonnamment, ils ne se marchent jamais dessus ; c’est heureux. Jaspar, quant à lui, offre un solo pourri de style, alerte, soyeux. Deux générations se confrontent ici en quelque sorte. Jaspar apparait comme un talent rare ; mais un talent qui ne pourra rien faire d’autre que s’effacer face à tous ces jeunes musiciens qui ne mettront plus beaucoup de temps à renverser la table.

De fait, si Jaspar continue encore à jouer par ci par là, les sessions se raréfient après 58. 3 ans plus tard, le saxophoniste belge décide de s’en retourner en Europe ; là où on a toujours un peu de retard. Bonne pioche puisqu’il se remplume, notamment financièrement, en passant pas mal de temps en studio comme sur scène, au volant partagé d’un quintet assemblé par ses soins et ceux du guitariste René Thomas (quintet qui sera de surcroît adopté par Chet Baker à l’occasion d’un séjour italien et de sessions restées légendaires comme Chet is Back). Quand l’année 1963 s’annonce, Jaspar est de retour à New York. Peut-être songe-t-il aux moyens à employer pour continuer à exister dans un milieu en plein bouleversement, face à des palanquées de musiciens qui ont pris bien trop de longueurs d’avance. Peut-être se serait-il réinventé, comme il avait si souvent su le faire. Hélas, nous ne saurons rien des idées qui lui trottaient certainement dans la tête. Le saxophoniste succombe 8 jours après fêté son 37e anniversaire.

1 Cette première période de la carrière de Bobby Jaspar a été remis au goût du jour par l’excellent label Fresh Sound dans une compilation qui couvre les années 1947 à 1951 sous le titre « Early Years · From ‘Be-Bop’ to ‘Cool’ 1947-1951 Featuring The Bob Shots »

2 L’édition constitue une synthèse de deux enregistrements. Au Cinéma Colisée de Roubaix, le 12 mai 49, et à la Salle Pleyel, les 8 et 15 mai de la même année. Bird se produisit en quintet, avec le trompettiste Kenny Dorham, le pianiste Al Haig, le contrebassiste Tommy Potter et le batteur Max Roach.

3 Dans le livret d’une anthologie qui lui est consacrée par le label Fremeaux, dans la collection « Quintessence », Bobby Jaspar évoque ses relations avec les jeunes musiciens qu’il rencontre aux Etats-Unis : « Tous ces musiciens m’apprécient… et ils viennent me le dire sans la moindre jalousie, sans la moindre suspicion de me voir tenter de prendre leur place »

4 Ces sessions ont également été « revitalisées » par Fresh Sound dans une compilation intitulée Clarinescapade.

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