Ben Wendel fêtera le 20 février prochain son 50ème anniversaire. Pour l’occasion, je reviens sur l’un de ses plus beaux projets : Seasons.
Il en va de l’industrie musicale (et bien souvent de la création) comme de l’économie. Elles obéissent toutes deux à un principe linéaire. En économie dite linéaire, on identifie 4 phases principales que l’on résume ainsi : extraire, fabriquer, consommer, jeter. De l’industriel au consommateur, pour finir à la benne. Ce que dans l’industrie musicale, nous pourrions traduire de la manière suivante : composer, enregistrer, consommer, oublier. De l’instrument vers les mémoires ingrates. Seule la scène brise quelque peu ce continuum sans fin, dans lequel s’inscrivent encore plus fortement les musiciens de jazz (dans l’une comme dans l’autre, si vous avez suivi) ; leur mission consistant, comme chacun sait, à sans cesse penser au projet suivant.
En 2015, le saxophoniste Ben Wendel – qui avait débuté sa carrière solo à la fin des années 2000 avec le quartet Kneebody, qu’il avait cofondé un peu moins d’une décennie plus tôt avec le trompettiste Shane Endsley, le claviériste Adam Benjamin et le bassiste-batteur Nate Wood – s’offrait le luxe d’une respiration. Son projet, baptisé simplement Seasons, consistait alors à composer douze morceaux originaux sur une année entière, à les jouer en duo avec le musicien auquel chaque morceau était dédié, tout en prenant soin d’enregistrer chaque performance sous format vidéo, lesquelles seraient ensuite publiées à raison d’un épisode par mois, en libre accès, sur une chaine youtube.
Je ne sais plus trop comment la nouvelle de ce projet vint à mes oreilles en 2015. Je me souviens seulement avoir scrupuleusement surveillé chaque parution du projet Seasons. Chaque mois, c’était la découverte d’un nouvel invité, d’une nouvelle composition et d’un nouveau lieu de tournage. Le caractère ludique de ce projet feuilletonné m’avait de suite emballé. Ce qui était le sentiment d’un paquet d’autres mélomanes éparpillés sur le globe. Le projet Seasons ne bénéficia pas seulement de la malice de son format sériel. Wendel n’obtint pas seulement avec lui un succès d’estime ; il inspira à chacun d’entre nous quelque chose qui se rapprochait d’une forme d’attachement. Un travail naissait petit à petit sous nos yeux et nous étions les témoins privilégiés : l’illusion était parfaite ; car, en l’espèce, il s’agissait bien sûr d’une illusion. Quelques mois plus tard, Wendel confessait pourtant sa surprise à un journaliste de Downbeat : « J’étais vraiment ravi de voir l’accueil réservé à ce projet. C’était l’une des rares fois où je réalisais un projet purement artistique. Je désirais tout simplement vivre l’expérience de jouer ces duos avec différentes personnes et les filmer avec le réalisateur [Alex Chaloff]. Je n’avais aucune idée de l’impact que ce projet aurait… »
Le 28 janvier 2015, Ben Wendel publiait sa première vidéo. Le pianiste californien Taylor Eigsti était le premier à venir lui prêter main forte. January était une composition turbulente. Inquiète. Emportée. Alors que bien souvent, les interprétations en duo ont ce quelque chose de vide qui peut vite ennuyer, Wendel et Eigsti proposaient un dialogue étonnamment riche et plein. Dès le départ, la formule démontrait ainsi sa pertinence. Mois après mois, les musiciens se sont succédé sans fausse note : Joshua Redman en février, le contrebassiste Matt Brewer en mars, Eric Harland en avril, Shai Maestro en mai, la chanteuse Luciana Souza en juin, Julian Lage en juillet (avec Wendel au basson), Mark Turner en août, Jeff Ballard en septembre, Gilad Hekselman en octobre, Aaron Parks en novembre et, pour conclure, le trompettiste Ambrose Akimusire en décembre. Des guitaristes, des venteux, des batteurs… Une pluie d’étoiles pour un livre de compositions qui établissait aussi la capacité de Wendel à délivrer pour chaque musicien des architectures correspondant à sa propre identité. Il fallait une grosse dose d’empathie musicale pour venir à bout d’un tel travail. Et, bien entendu, tout autant, pour l’imaginer.

Le projet Seasons (dont il faut dire qu’il fut aussi inspiré par un cycle de 12 pièces pour piano, composées par Tchaikoski, correspondant aussi à chacun des mois de l’année) aurait pu s’arrêter là. Et vivre de lui-même sa belle vie sur ces réseaux qui désormais n’oublient rien. Mais l’industrie a ses raisons propres. Tout comme Ben Wendel qui ne put se résoudre pas à laisser son travail derrière lui. Dès 2016, le saxophoniste interprétait ses compositions de saison à la Jazz Gallery. En 2018, alors qu’il assemblait un nouveau quintet [réunissant au passage 4 musiciens invités sur le projet Seasons : le guitariste Gilad Hekselman, le pianiste Aaron Parks, le contrebassiste Matt Brewer et Eric Harland], il repensa aux douze titres de Seasons. Avec l’idée de les utiliser comme matériau idéal de la série de concerts qui attendait les 5 hommes au Village Vanguard. Le succès fut encore retentissant. Quelques mois plus tard, le label Motema sortit l’album Seasons. Un album que nous attendions. L’industrie linéaire avait ainsi fini par l’emporter.
Ce disque fût-il à la hauteur de l’émotion que nous avions ressentie en visionnant chacune des vidéos du projet initial ? La question importe peu, en fin de compte. Ce disque a ses mérites. Et il mérite d’être écoutée. Comment pourrait-il en être autrement ? Ces 12 compositions sont toutes impeccables. Et le quintet rassemblé par Wendel est un quintet de musiciens d’exception. En musique, la recette qui fera mouche est parfois aussi simple que cela : de la bonne musique, de bons musiciens. Et, en particulier en jazz, on peut à foison sortir la musique de son contexte pour lui offrir de nouveaux dialogues, une nouvelle lumière et même, de toutes nouvelles intentions. La musique est la pâte à modeler des jazzmen hyperactifs.
Quoiqu’il en soit, le projet Seasons semble caractéristique de la carrière de Wendel. Voilà un saxophoniste qui aime les musiciens ; ce qui est loin d’être le cas de tous les saxophonistes. C’est ce même altruisme qui semble guider le nouveau bolide musical qu’il a échafaudé ces derniers mois, BaRcoDe, écrin unique constitué de 4 vibraphonistes virtuoses : Joël Ross, Patricia Brennan, Simon Moulier et Juan Diego Villalobos, pépite de la scène new yorkaise. Dès le mois de mars, Wendel et ses compagnons de vibrations seront en Europe (à Vincennes notamment, à l’Espace Sorano, le 14 mars) avant de finir par une occupation du Village Vanguard pendant 5 jours à la mi-juillet. L’album sortira le 13 mars prochain. Linéaire, linéaire..
Plus de 10 années se seront écoulées entre Seasons et BaRcoDe. Un même fil les relie, en dépit de chemins de traverse qui ont permis au saxophoniste d’éblouir le microcosme jazz (avec notamment la confection de 3 très beaux albums enregistrés au sein du label Edition, dont un live étincelant paru en 2024) ; le fil d’Ariane d’un musicien jamais tout à fait là où on l’attend, qui fête ce mois-ci ses cinquante ans, sans avoir rien perdu de l’impétueuse douceur qui le caractérisait 10 ans plus tôt.
A écouter :
L’ensemble des vidéos du projet Seasons publiées en 2015
L’album Seasons, enregistré en quintet et paru en 2018 sur le label Motema :
Le premier single, Mimo, du projet BaRcoDe à paraître en mars prochain chez Editions Records :
