Playlist éphémère #381 – A la racine…

L’étude étymologique sommaire du mot « radical » nous renvoie au mot latin « radix » signifiant racine. Ce qui fait du mot l’un des plus ambigus de la langue française. Dans un monde qui craint comme la peste toute radicalité – et s’emploie à en discréditer toutes les formes sans prendre le temps de la moindre analyse – le retour aux racines, familiales, culturelles, politiques, ne constitue pas un danger. La radicalité n’est pas qu’un fourvoiement ; il est aussi et surtout une expression de la raison.

Dans un monde qui a la tentation de n’opposer qu’une forme de consensus mou à une violence qui, elle, n’a aucune limite, la radicalité constitue un début de solution. Le jazz, en lui-même, est un genre radical. Et un genre attiré par toutes les radicalités, qu’elles s’expriment à travers un esprit de lutte et de résistance, une volonté assumée de ne jamais tout à fait laisser le passé derrière soi ou une célébration de la témérité. Voici 11 nuances de radicalisme en jazz.

1 – Charles Mingus « Mr Jelly Roll Soul » from « Blues & Roots » / Atlantic (1960)

Mingus est bien sûr l’un des musiciens les plus radicaux de l’Histoire du jazz. Pour le meilleur comme pour le pire. Il était un moderne (un avant-gardiste) qui avait paradoxalement un immense respect pour tous ceux qui l’avaient précédé. Pour Duke qu’il adulait. Mais aussi, pour les pionniers. On retrouve cette hommage à Jelly Roll Morton dans un disque qui fouille avec un génie certain les entrailles du blues originel.

Charles Mingus : Contrebasse / John Handy ; Jackie McLean : Saxophone alto / Booker Ervin : Saxophone ténor / Pepper Adams : Saxophone baryton / Jimmy Knepper ; Willie Denis : Trombone / Horace Parlan : Piano / Dannie Richmonde : Batterie

2 – Stéphane Kerecki « Sandino » from « Liberation Songs » / Self Two Music (2025)

Le contrebassiste Stéphane Kerecki a rendu, en fin d’année, un magnifique hommage à la musique composée par Charlie Haden pour le Liberation Music Orchestra ; ensemble fondé dans les années 70 qui oscillait entre engagement politique et expérimentations totales. Parmi cette collection de compositions choisies, on trouve cette splendide interprétation de Sandino (dont on peut trouver l’original sur l’album Dream Keeper, sorti en 1990, et qui marquait le retour du contrebassistes après 7 longues années de pause).

Stéphane Kerecki : Contrebasse / Airelle Besson : Trompette / Federico Casagrande : Guitare / Enzo Carniel : Piano / Fabrice Moreau : Batterie

3 – Albert Sanz « Baadak al Bali » from « Cuando recordar no pueda » / Mingus Records (2025)

Albert Sanz : Piano / Anders Christensen : Contrebasse / Martin Maretti Andersen ; Batterie

4 – James Brandon Lewis « Wade in the Water » from « For Mahalia with Love » / TAO Forms (2023)

James Brandon Lewis : Saxophone ténor / Kirk Knufke : Cornet / William Parker : Contrebasse / Chad Taylor : Batterie

5 – Linda May Han Oh « Folk Song » from « Strange Heavens » / Biophilia Records (2025)

Nouvelle voix du jazz, la contrebassiste Linda May Han Oh a pas mal de choses à dire. Sa radicalité est intéressante en ceci qu’elle est – sur la forme comme sur le fond – dénuée de brutalité. Elle l’exprime ici, au sein de son 6e album, en revisitant ce langage universel et commun qu’est le folklore.

Linda May Han Oh : Contrebasse / Ambrose Akinmusire : Trompette / Tyshawn Sorey : Batterie

6 – Harold Lopez-Nussa « Bajista Guerrero » from « Nuva Timba » / Blue Note (2025)

La radicalité, quand elle s’apparente à un retour aux sources, est toujours une interrogation sur ce qu’est la tradition, mais encore sur ce qu’il convient d’en faire. Le jazz ne fige jamais rien, à l’image d’un adulte qui revisiterait les lieux de son enfance sans s’interdire d’en bouleverser l’agencement. L’album Nueva Timba, enregistré au Duc des Lombards, a été construit sur le récit d’un déracinement. Il est en ce sens une réflexion sur ce que l’on conserve d’un héritage et sur ce que nous tirons de la migration comme de la nouvelle culture qu’on adopte.

Harold López-Nussa : Piano / Grégoire Maret : Harmonica Luques / Curtis : Contrebasse / Ruy Adrián López-Nussa : Batterie

7 – Luther Allison « I owe it all to you » from « I owe it all to you » / Posi-Tone (2024)

Luther Allison : Piano / Boris Kozlov : Contrebasse / Zach Adleman : Batterie

8 – Gato Barbieri « Milonga Triste » from « Chapter Three : Viva Emiliano Zapata » / Impulse! (1974)

En début de semaine, le monde entier a parlé du halftime show de Bad Bunny. Au-delà des polémiques inintéressantes générées par les partisans de Trump, cette performance s’inscrit dans une tradition latino-américaine de radicalité. En mettant de côté son nom de scène, en proposant un show quasi exclusivement hispanophone, en valorisant chaque pan d’une culture populaire, Benito Antonio Martinez Ocasio (puisque tel est son patronyme) a opposé une culture alternative (la sienne) au nec plus ultra des cultures dominantes. Dans l’élan d’une affirmation identitaire positive. Ce fut très exactement la démarche du saxophoniste argentin Gato Barbieri lorsqu’il signa un contrat avec le label Impulse!, profitant alors du succès rencontré par sa bande-son du film de Bertolucci, Dernier Tango à Paris. Son projet – qui s’étale sur 3 volumes (4 si l’on compte un live, enregistré à New York, au Bottom Line) – est une célébration de la lutte historique de l’Amérique Latine et du Sud contre l’impérialisme yankee tout autant que du patrimoine musical du continent (de l’Argentine au Brésil, en passant par le Chili et la Bolivie). C’est dans le 3e chapitre, consacré à la mémoire du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata que l’on retrouve cette merveille du patrimoine : Milonga Triste, composé par Sebastián Piana à la fin des années 20 afin de mettre en musique un poème de l’écrivain argentin Homero Manzi, faisant de celui-ci l’un des chants endeuillés les plus célèbres de l’Histoire musicale sud-américaine.

Gato Barbieri : Saxophone ténor / Randy Brecker, Bob McCoy, Victor Paz : Trompette, Flugelhorn / Buddy Morrow : Trombone / Alan Raph : Trombone Basse / Ray Alonge, Jim Buffington : French horn / Howard Johnson : Tuba / Seldon Powell : Flute / Eddie Martinez : Piano / Paul Metzke, George Davis : Guitare / Ron Carter : Contrebasse / Grady Tate : Batterie / Ray Armando, Luis Mangual, Ray Mantilla, Portinho : Percussion

9 – Human Being Human « Being » from « Being » / April Records (2025)

Torben Bjørnskov : Contrebasse / Esben Tjalve : Piano / Frederik Bülow : Batterie / Chris Cheek : Saxophone

10 – Archie Shepp « Attica Blues » from « Attica Blues » / Impulse! (1972)

Archie Shepp : Saxophone ténor / Marion Brown : Saxophone alto / Walter Davis Jr. : Piano électrique / Cornell Dupree : Guitare / Roland Wilson : Basse / Beaver Harris : Batterie / Henry Hull : Vocals & others

11 – Baptiste Herbin & Minino Garay « La Peregrinacion » from « Los Arregladores » / Continuo Musique (2025)

C’est le retour aux racines le plus réussi de ce début d’année. On le doit au saxophoniste Baptiste Herbin et au percutant Minino Garay. Le programme a deux facettes et réarrange à la fois des standards jazz (Nica’s Dream, Footprints, Night in Tunisia) et des trésors du patrimoine latino-américain. Llorando se fue, merveilleux morceau de l’ensemble bolivien Los Kjarkas, que le monde entier connait pour avoir été massacré sous forme de lambada ; et que le quartet magnifie absolument. Herbin propose aussi quelques compositions de haute volée : dont une évocation de la Malinche, grande figure amérindienne parmi les plus ambiguës (à la fois mère de la nation mexicaine moderne et figure de la trahison). L’album se termine avec une interprétation d’une composition d’Ariel Ramirez : La Peregrinacion. C’est aussi ce titre qui clôture cette playlist.

Baptiste Herbin : Saxophone soprano / Minino Garay : Batterie / Leo Montana : Piano / Patricio « Tripo » Bonfiglio : Bandonéon


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