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Cecil L. Recchia : Django soufflé…

Je ne me suis jamais bien entendu avec ce que l’on appelle, sans doute improprement mais sans doute aussi par commodités, le « jazz manouche ». Le jazz manouche et moi sommes en quelque sorte chien et chat. Il faut aussi dire – ce qui n’aide pas – que je ne suis pas d’un tempérament naturellement gai ; ce qui ne veut tout de même pas dire que je sois tout à fait inapte à la joie. En tant qu’auditeur, j’ai enfin un rapport tordu (et peut-être même contradictoire) avec la virtuosité. Il m’arrive bien sûr de m’enthousiasmer, en entendant les envolées débridées de Zoot Sims avec le Concert Jazz Band de Mulligan, de me laisser porter par les phrases déchainées de Chris Potter… [Ce ne sont là que quelques exemples parmi des centaines d’autres…] Mais j’ai aussi tendance à regarder de traviole les musiques qui semblent se construire dans l’optique seule de concevoir des opportunités de démonstration de force. La musique et le sport sont deux choses bien différentes, tout comme la littérature, m’a dit fort justement un jour je ne sais plus qui, n’est pas du rock ‘n roll. Quoiqu’il en soit de mes goûts personnels, de mes réticences, de mon rapport avec les formes d’une niche du jazz que je trouve parfois coupablement redondantes, je n’en oublie pas que la niche en question a ses maîtres et qu’il convient de les respecter.

Grâce à Dieu, les maîtres sont toujours un peu plus que ce que l’on croit savoir d’eux. Django Reinhardt était ainsi plus qu’un guitariste. Bien plus qu’un virtuose mutilé. Il était aussi un compositeur au talent immense. C’est sur ce point que la chanteuse Cecil L. Recchia a axé son travail dans le cadre de la confection d’un album (son 4e en tant que cheffe de bande) rendant hommage à la musique de celui qui est sans doute le plus grand jazzman franco-belge de l’histoire. Le louable dessein de l’entreprise apparait du reste dès l’entrée en matière avec une interprétation quasi nue – à savoir, seulement accompagnée par le piano classieux de Noe Huchard – d’Anouman, déchirante ballade que Reinhardt composa et enregistra en janvier 1953, 4 mois avant sa mort. La juste sobriété de cette interprétation suffit à mettre l’auditeur dans les meilleures dispositions. (Voire à rappeler, s’il en était besoin, que la chanteuse avait déjà montré sa maîtrise de l’album-hommage en 2015, avec la confection réussie de l’album Songs of the Tree, célébrant le génie d’Ahmad Jamal). Si la vocaliste plane avec facilité sur les nappes mélancoliques Reinhardtiennes, le côté swing apporte également de solides garanties. David Grebil, batteur et arrangeur tout terrain de la session, a fait une merveille de Mabel, composition de Reinhardt remontant aux années 30, en la tapissant d’un aménagement rythmique remarquable qui lorgne les premiers âges du hard-bop. Ce jeune batteur a du chien et des intuitions qui font mouche. En s’appuyant notamment sur le talent dégingandé du trompettiste Malo Mazurlé, il propose un hommage en transgression, bousculant les codes d’un univers qui célébrait la primauté des cordes sur les instruments à vent. Cette inversion des valeurs ne renouvelle pas le talent mélodique de Reinhardt, que des palanquées de musicien se sont escrimés à inscrire dans nos mémoires. En l’abordant en revanche par un versant qui n’est pas si commun, il impose sa validité dans tous les contextes possibles.

Ce groupe au poil, au sein duquel figure également le contrebassiste Raphaël Dever, justifie d’autres réussites parmi lesquelles on pourrait distinguer une relecture des Nympheas surprenante d’agilité, de souplesse et de contrastes ou une version chaleureuse de Nagasaki qui en fin de compte constitue la meilleure des conclusions…

Cecil L. Recchia n’est pas l’une des attractions les plus réjouissantes de la scène parisienne sans raison. Et son succès dit aussi quelque chose d’un public qui sait (pour quelques temps encore) apprécier à leur juste valeur les vocalistes qui savent se mettre au service de la musique plutôt que l’inverse, sans recourir à ces tics de langage qui alourdissent l’art des meilleures, sans se laisser aller non plus à l’overdose d’effets. Car c’est aussi, bien sûr, à travers son chant précis, savamment non ostentatoire, que se déploient les petits miracles d’un des enregistrements les plus réussis de ce début d’année, de ce côté-ci de l’Atlantique.

Cecil L. Recchia « Sings Django Reinhardt » / Label Ouest (2025)

Cecil L. Recchia : Vocals
Malo Mazurlé : Trompette
Noe Huchard : Piano
Raphaël Dever : Contrebasse
David Grebil : Batterie ; Arrangements


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