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Dans un état proche du Nebraska…

Ma confession commencera de la sorte : je suis un springsteenien. Pur jus. Refusant tout conversion inverse depuis plusieurs décennies. Un de ceux qui aiment non seulement – et parfois déraisonnablement – la musique du songwriter mais admirent aussi, sans réserves, l’homme qu’il est. Un de ceux qui pensent que pour aimer Springsteen, il faut avant tout comprendre Springsteen, et donc, un de ceux qui considèrent, en toute logique, que ne pas aimer Springsteen consiste avant tout à ne pas le comprendre. Je ne dis pas que l’œuvre de Springsteen toute entière vaut le détour. On y trouve des périodes fastes et de tristes temps creux. Des déchainements fabuleux d’énergie et de grands fourvoiements. Des disques merveilleux et d’autres pas loin d’être embarrassants. L’homme justifie de plus d’un demi-siècle de carrière. Il aurait été étonnant qu’il en fut autrement après tout.

Ce que sont les fans de Springsteen, je n’en sais rien. Ni autant d’aveugles, ni autant de sourds. Des adultes avant tout, me semble-t-il. Je ne suis en ce sens pas certain que tout le monde ait été enchanté d’apprendre que l’on préparait un biopic sur lui. Mieux vaut un grand rien qu’un truc raté sur un personnage que l’on aime et que l’on pense comprendre. J’étais moi-même dubitatif, n’étant pas particulièrement amateur de biopics, musicaux en particulier. Les entreprises biographiques, en cinéma, génèrent trop souvent des films médiocres. Dans le sous-genre musical, ils ne sont hélas bien souvent que des prétextes particulièrement sournois pour (re)vendre du disque, générer de l’écoute ou rajeunir une population d’admirateurs. Et guère plus. Ces films sont les enfants clonés et boiteux, nés de l’union monstrueuse de deux industries tristement cyniques.

La vie de Ray Charles en Elevator pitch

Il y a deux genres de biopics. Ceux qui, pour commencer, ambitionnent de raconter la vie entière d’une personne célèbre ; œuvres invariablement décevantes, dénuées de surprise, souvent pauvres d’un point de vue narratif, formatées à l’extrême. Dans le cas du biopic musical, les mêmes scenarii se déploient ad nauseam : recyclage grossier de légendes inaugurales, parfois fallacieuses, permettant de mettre en scène l’ascension de l’élu ; jalons vulgaires disséminés ici et là, comme autant de balises temporelles ponctuant le récit, des grands succès et des grands échecs de l’artiste (de quoi nourrir une future compilation lambda déguisée en soundtrack) ; exhumation complaisante des démons intérieurs du génie nécessairement tourmenté : addictions diverses, névroses latentes, problèmes conjugaux, doutes inhérents à la condition de l’artiste parfois incompris, e tutti quanti. A l’heure de juger ces petits monstres, il ne s’agit plus pour le spectateur que de débattre de la pertinence d’un casting : Val Kilmer était un Morrison plus vrai que nature. Jamie Foxx excellait en sosie vocale de Ray Charles. Ce genre de trucs. Qu’importe si ces films ne font qu’effleurer l’essentiel ; tant que l’illusion fonctionne un tant soit peu. Le destin des grands musiciens tient de la sorte sur la rachitique partition d’une boite à musique. Et l’on peut résumer la vie d’Oncle Ray le temps d’un voyage en ascenseur, entre le rez-de-chaussée et le 32e étage d’une saloperie de tour surplombant La Défense, bien serré dans son costume gris.

D’autres biopics choisissent de n’aborder qu’un moment-clé d’une vie ou d’une carrière. En évitant le risque du récit malhonnête et balisé, ces biopics temporellement circonscrits contiennent toutefois leur propre piège : celui qui consiste à conter une histoire qui pourrait n’intéresser qu’un petit nombre de gens. On peut bien sûr s’évertuer à raconter ce moment fondateur qui vit passer Dylan du folk à l’électrique1 ; encore faut-il parvenir à isoler, dans cette histoire, ce petit quelque chose d’universel qui convoquera l’intérêt de tout un chacun, y compris de tous ceux pour qui l’historique polémique qui n’agita en fin de compte qu’un microcosme de festivaliers se rassemblant chaque année à Newport, pour partager leur amour un poil sectaire de la musique folk, n’est pas loin d’être du chinois ou quelque chose de ce genre. Ce genre de projet peut s’acheter momentanément la confiance d’admirateurs réticents voire échaudés ; il n’en constitue pas moins un défi à relever.

O Sole Mio

Scott Cooper a choisi, comme Mangold avec Dylan, de circonscrire son récit à un moment précis de la carrière de Springsteen. Il va peut-être même encore plus loin que Mangold qui a toutefois pris soin de donner sa version de l’émergence du troubadour sorti de nulle part. Quand le film de Cooper débute, Spirngsteen n’est déjà plus un inconnu. Il justifie d’un solide contrat avec Columbia, a déjà sorti 5 albums, dont le double-album The River qui a atteint la première place du top 200 des ventes de LP. Il sort d’une tournée épuisante de 140 dates qui l’a vu sillonner le territoire américain et visiter 10 pays européens. Le voilà donc seul avec le silence et les quelques exigences rituelles d’une maison de disques aux aguets. « Et maintenant ? », demandent les cravatés de la maison Columbia, on bat le fer tant qu’il est chaud, on veille à ce que le soufflé ne retombe pas, on tire les marrons du feu ?

Cette histoire est en elle-même intéressante – Springsteen l’a lui-même racontée dans une excellente autobiographie2 – et il est tout à fait possible d’en tirer quelque chose d’universel. Elle était aussi de nature à susciter un brin d’intérêt chez le plus exigeant des Springsteeniens. Deliver me from Nowhere est un film qui n’est pas sans défauts. Sans doute manque-t-il de relief, parfois de profondeur. Mais il n’est pas tout à fait sans mérite. L’œuvre est sincère, pour commencer. Elle met aussi le doigt sur une caractéristique essentielle du personnage ; caractéristique qui compte pour beaucoup dans la relation de proximité (voire d’intimité paradoxale) qui unit le songwriter et ceux qui l’admirent. Springsteen a longtemps été un homme seul. Peut-être l’est-il encore. La solitude est le cœur de sa lutte personnelle. Son besoin de s’entourer sur scène d’une bande turbulente (de Clarence Clemons à Roy Bittan sans oublier le guitariste Steven Van Zandt), constituait une illusion, tout autant qu’un complexe défensif.

Cette solitude et le besoin qu’elle générait, aussi riche de créations que de névroses personnelles, transparaissait de temps à autre, avant même l’enregistrement de Nebraska (qui constitue l’enjeu principal du film). Dès le premier album de Springsteen, Greetings from Asbury Park, NJ, avec la chanson Mary Queen of Arkansas ; dans une moindre mesure avec cet opéra de poche qu’est New York City Serenade, figurant en clôture de son deuxième album The Wild, the Innocent & the E Street Shuffle ; et même, sans crier gare, au sein de l’album Born to Run, avec les 3 minutes déchirantes de la chanson Meeting Across the River (une des chansons les plus mésestimées de l’oeuvre Springsteenienne), précédant, en qualité d’opportun contraste, la chanson Jungleland, l’un des tours de force les plus fantastiques du E Street Band. Certains morceaux de The River préfiguraient sans doute aussi Nebraska : Independance Day, Stolen Car, Drive all Night… Tout autant que ces quelques chansons qui lorgnaient clairement du côté du rock n’ roll originel : I’m a rocker, Sherry Darling, Ramrod…

Nous en arrivons à la seconde qualité du film de Cooper : sa faculté à mettre subtilement en lumière le lien qui a toujours uni Springsteen aux origines même du rock n’ roll. Il y a de la nostalgie dans ce rapport, ce quelque chose qui rattachera toujours l »artiste à son enfance ainsi qu’au milieu qui l’a vu naître. Cette relation, qui ne s’est jamais démentie – et que Springsteen prend soin de raviver à chaque fois qu’il en ressent le besoin, au mépris des modes – nous dit qu’il ne cessera jamais vraiment de se rappeler d’où il vient. Cette relation transparait dans plusieurs scènes (plutôt bien fichues) qui se déroulent au Stone Pony, club mythique d’Asbury Park. On y voit Springsteen reprendre, avec le groupe résident, Lucille de Little Richard ou Boom Boom de John Lee Hooker. Dans la situation paradoxale et surtout précaire de celui qui rencontre le succès mais souhaite rester un enfant du pays, un de ces musiciens qui n’ont d’autres ressources que leur énergie pure et n’attendent rien de plus que de beugler des standards le jeudi soir en compagnie d’autres gars tout comme eux. Enfant du pays, héros local aux portes de la starification absolue (qui ne tardera pas) : ce Springsteen est un peu comme le personnage de boxeur besogneux, joué par Stallone, qui sillonne son quartier pourri, continue à serrer les paluches de ceux qui, contrairement à lui, n’ont vu aucun ascenseur social s’arrêter à leur niveau. Tout ceci est une illusion, mais une illusion collectivement et tacitement façonnée. Qui tient tout le monde au chaud, sauf l’intéressé. Sans le rock n’ roll et tout ce qu’il évoquait chez lui, Springsteen aurait-il consenti à jouer cette comédie ?

Rock intérieur

Ceux qui connaissent Nebraska savent, au-delà de son côté artisanal3, que ce disque contient deux facettes distinctes : une facette folk, très narrative, fouillant les entrailles bileuses du quotidien des cols bleus ; une facette, plus organique et naïve, qui plonge ses racines dans les premiers âges du le rock n’ roll. En réécoutant récemment Nebraska, ce sont ces morceaux qui m’ont frappés. Plus qu’Atlantic City qui constitue un sommet d’émotion, plus que le titre éponyme, dont chaque parole gifle l’auditeur. En les entendant, d’une oreille nouvelle pour ainsi dire, j’ai bizarrement pensé à un disque de Thelonious Monk, enregistré seul au piano, à Paris, en 1954. Les deux genres se situent sans nul doute à des années lumières l’un de l’autre – et cette association d’idées pourrait paraître incongru – mais ces deux disques partagent un point commun, au-delà du fait qu’ils proposent deux escapades en solitaire. Ce disque de Monk n’est certes pas le plus grand disque du pianiste. Mais il tient pourtant une grande importance dans sa discographie. Avant tout, à mon sens, parce qu’il nous donne à entendre à quel point, chez ce musicien d’exception, le swing était intérieur ; un peu comme si cette faculté fonctionnait chez lui sous l’effet d’un organe supplémentaire. Springsteen propose quelque chose de similaire sur certains morceaux de Nebraska : Johnny 99, Open all night… Retour au rock n’ roll pur et dur voire originel ? Plus que cela. Springsteen en offre ici des interprétations intérieures, extrêmement concentrées. Viscérales. Ici, le songwriter ne peut se cacher derrière aucun masque, peut-être encore moins que lorsqu’il expose une partie de ses souvenirs d’enfance dans les morceaux Mansion on the Hill ou My Father’s House. Peut-être aussi parce qu’il dévoile ici une partie de lui sur laquelle il n’a aucune prise.

Dans la foulée du film de Scott Cooper, on a pu voir fleurir des kilotonnes d’articles sur Nebraska. Découlant d’une lecture opportuniste à rebours. On pouvait lire par exemple, fin octobre, un article du Nouvel Obs, intitulé : « Pourquoi « Nebraska », l’album le plus noir de Bruce Springsteen, est aussi son chef-d’œuvre absolu ». Il n’est pas injuste de dire qu’il faut parfois un peu de recul pour correctement évaluer la qualité d’une œuvre. Nebraska a pu décontenancer certains admirateurs de la musique de Springsteen à l’époque (même si ce risque commercial fut récompensé par des ventes plus qu’honorables). Cet album tient aujourd’hui une place singulière dans la discographie du Boss ; une place qu’aucun autre album ne peut lui contester. A moins d’être un poil snobinard et de considérer qu’un artiste ne peut briller qu’à travers ses fêlures, il me semble cependant difficile de défendre l’idée que Nebraska est le chef d’œuvre absolu de Springsteen. L’album est trop rêche pour cela ; et il ne nous cède surtout qu’une petite partie de ce que le songwriter a à nous offrir. The River, en ce sens, se rapproche peut-être plus de la perfection Springsteenienne : équilibre savant entre esprit de groupe, enthousiasme débridé et sensibilité à fleur de peau. En fin de compte, et c’est heureux, Nebraska est à l’image du film de Scott Cooper (ou vice-versa) : une œuvre touchante, plus riche que les moyens qu’elle emploie. Un moment qui nourrit l’affection que les Springsteeniens ont pour ce gars du New Jersey qui rêvait d’être comme les autres…

1 C’est l’enjeu narratif central du film de James Mangold, sorti en France à la fin du mois de janvier 2025, A complete Unknown. Un film que l’aimable auteur de ces lignes conseille, y compris à ceux que la musique de Dylan rebute.

2 Les deux ouvrages de référence en l’espèce sont l’autobiographie du chanteur, intitulée Born to Run et le livre de Warren Zanes, Deliver me from Nowhere : The Making of Bruce Springsteen’s Nebraska, sur lequel s’appuie en grande partie le film de Scott Cooper.

3 Springsteen a enregistré les chansons de l’album Nebraska, au moyen d’un petit équipement de fortune. Seul, avec une guitare, un harmonica, un synthé, une mandoline et un glockenspiel. Il essaiera plus tard d’enregistrer ces morceaux en compagnie du E Street Band avant d’exiger que les ingés de Columbia trouvent le moyen d’éditer le matériau tel quel. Un défi technique dans la mesure où il s’agissait de mixer le son d’un enregistrement artisanal, effectué sur une simple K7 audio, de sorte qu’il puisse constituer une expérience sonore satisfaisante sur format vinyle.


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