La nouvelle est tombée il y a deux jours, dans la soirée. Le batteur Jack DeJohnette est mort. Il nous quitte, à l’âge de 83 ans, après une vie et une carrière de géant.
Il n’est pas aisé de définir précisément le style de Jack DeJohnette dont le patronyme était un poème à lui tout seul. Parce qu’au-delà de la technique pure (et il était bien sûr un grand technicien, aussi…), DeJohnette était sans doute le plus cérébral des batteurs. Ce qui ne l’empêchait pas, parfois, de se faire plus terre-à-terre, plus charnel, sanguin au besoin. Comme tous les grands batteurs, DeJohnette n’avait pas beaucoup de failles et pouvait évoluer sur tous les rythmes du genre humain.
Sideman de légende, au cours de la période électrique de Miles, aux côtés de Jackie McLean, Joe Henderson, Charles Lloyd, McCoy Tyner, Chick Corea, Bill Evans… pilier de légende de l’un des plus fabuleux trios de l’histoire du jazz (avec Jarrett et Gary Peacock), il justifie aussi d’une discographie personnelle nourrie et souvent passionnante. Résumer une telle carrière est impossible. Cette playlist n’est qu’un échantillon subjectif. Elle couvre une période allant de 1966 à 1982. Et elle fait « ses » choix avec l’ambition de donner un aperçu des multiples facettes de ce musicien d’exception.
1 – Charles Lloyd Quartet « Sombrero Sam » from « Dream Weaver » / Atlantic (1966)
Le premier gros engagement de Jack DeJohnette se concrétise au sein du quartet de Charles Lloyd. Pour ce faire, le batteur déménage à New York. Et c’est un grand bon en avant pour un jeune musicien qui n’était connu, jusque là, que de la scène – certes très effervescente – de Chicago. C’est dans le cadre de ce même engagement fondateur que DeJohnette rencontre le pianiste Keith Jarrett, avec qui il collaborera bien sûr, 20 ans plus tard, au sein de l’un des plus grands trios de l’Histoire. Dream Weaver est le premier enregistrement de ce quartet (que complète alors le contrebassiste Cecil McBee) dont l’activité va perdurer jusqu’au milieu de l’année 1967. Sombrero Sam, composition remuante de Lloyd, montre bien en quelle estime le saxophoniste et flutiste tenait son petit ensemble. L’espace qu’il leur laissait n’est pas si commun…
Jack DeJohnette : Batterie / Charles Lloyd : Flute / Keith Jarrett : Piano / Cecil McBee : Contrebasse
2 -Jackie McLean « Sweet Love of Mine » from « Demon’s Dance » / Blue Note (1970)
C’est avec Jackie McLean que Jack DeJohnette s’ébroue pour la première fois en studio. Il participera à deux des meilleures sessions de l’altiste : en septembre 65 et en avril 66 pour la constitution de l’album Jacknife ; fin 67 pour l’aventureux album Demon’s Dance qui paraitra 3 ans plus tard. J’ai choisi un extrait de ce deuxième album qui ne témoigne pas nécessairement de l’esprit d’aventure de la session. Sweet Love of Mine est une composition de Woody Shaw un poil rétro à l’ère du post bop. DeJohnette y est bien entendu plus qu’à l’aise…
Jack DeJohnette : Batterie / Jackie McLean : Saxophone alto / Woody Shaw : Trompette / Lamont Johnson : Piano / Scott Holt : Contrebasse
3 – The DeJohnette Complex « Equipoise » from « The DeJohnette Complex » / Milestone (1968)
1968. Les choses s’accélèrent pour Jack DeJohnette qui décroche la timbale : son propre album à soi, son propre groupe. Sur ce premier disque enthousiasmant et joyeusement fourre-tout, on retrouve, sur une splendide composition de Stanley Cowell, DeJohnette, non derrière ses futs (c’est Roy Haynes qui s’y colle) mais au melodica, petit instrument à vent assorti d’un clavier. Ce qui est étonnant ici, c’est que ce choix ne semble pas daté du tout. Ce truc marchait en 68, il fonctionne toujours aussi bien en 2025. Mention spéciale à Bennie Maupin qui adapte à merveille le son de son ténor…
Jack DeJohnette : Melodica / Bennie Maupin : Saxophone ténor / Stanley Cowell : Piano Electrique / Miroslav Vitouš : Contrebasse / Roy Haynes : Batterie
4 – Joe Henderson « Opus One-Point-Five » from « Power to the People » / Milestone (1969)
Jack DeJohnette a plusieurs fois collaboré avec Joe Henderson. Et il y a en effet, chez ces deux musiciens, ce quelque chose d’assez cérébral qui ne pouvait que les unir. Cette session remonte à une époque où le batteur et le saxophoniste parcouraient les couloirs de la même maison de disques. A l’époque, Henderson publie par ailleurs des disques relativement engagés, un cycle qui commence précisément avec Power to the People. Opus One-Point-Five, composition de Ron Carter, n’aurait pas dépareillé dans le matériau du quintet de Miles. Mais Jack DeJohnette n’est pas Tony Williams. Il ne cesse de changer son approche, de changer de couleurs, de modes de ponctuation. Voilà une image assez fidèle du batteur qu’il était.
Jack DeJohnette : Batterie / Joe Henderson : Saxophone ténor / Herbie Hancock : Piano / Ron Carter : Contrebasse
5 – Lee Konitz « Thumb Under (No. 98 from Mikrokosmos) » from « Peacemeal » / 1970)
Les discographies des grands musiciens sont tellement fournies qu’il est difficile d’en faire le tour. Elles sont constituées de sessions inoubliables et des sessions que tout le monde a un peu mis de côté. Cette session dirigée par Lee Konitz, qui a abouti à l’édition chez Milestone, de l’album Peacemeal est une de celles qui font le sel d’une discographie. Ce genre de petites choses (en apparence) que l’on découvre souvent tardivement, et par hasard, et dont on tombe instantanément amoureux. Je vous laisse juge avec cet arrangement d’une pièce de Bartók issue de ses Mikrokosmos.
Jack DeJohnette : Batterie / Lee Konitz : Saxophone alto / Marshall Brown : Trombone / Dick Katz : Piano électrique / Eddie Gomez : Contrebasse
6 – Jack DeJohnette « Sorcery N° 1 » from « Sorcery » / Prestige (1974)
Jack DeJohnette : Batterie / Bennie Maupin : Clarinette Basse / John Abercrombie ; Mick Goodrick : Guitare / Dave Holland : Contrebasse
7 – John McLaughlin « Do you hear the voices you left behind? » from « Electric Guitarist » / Columbia (1978)
Fin des années 70, le guitariste John McLaughlin jongle avec les batteurs dans le cadre des sessions d’Electric Guitarist. Billy Cobham, Tony « Thunder » Smith, Tony Williams et Jack DeJohnette se partagent les figurations. DeJohnette joue sur le morceau le plus oscillant du disque. Et ce n’est sans doute pas un hasard.
Jack DeJohnette : Batterie / John McLaughlin : Guitare / Chick Corea : Minimoog ; Piano électrique / Stantley Clarke : Basse
8 – Jack DeJohnette’s Special Edition « One for Eric » from « Special Edition » / ECM (1980)
Dans une interview, donnée dans le cadre du programme d’Histoire orale du jazz, du Smithsonian Institute, Jack Dejohnette évoquait la création du Special Edition : « Le groupe Special Edition a marqué un tournant dans ma carrière de compositeur. Ce groupe a été inspiré par Arthur Blythe et David Murray, qui étaient alors les jeunes loups de leur époque. Nous avons enregistré à New York, avec Tony May comme ingénieur du son. J’ai composé quelques morceaux et enrichi mes arrangements en jouant du mélodica électrique (…) c’était agréable car on pouvait faire au mélodica des choses que l’on ne pouvait pas faire au piano, comme des bends par exemple, ce qui me donnait une plus grande liberté de phrasé. » En 1980, alors que le jazz a bien entamé un déclin qui se poursuivra pendant de nombreuses années (jusqu’au milieu des années 90), Special Edition est un projet majeur pour ceux qui aimaient encore cette musique. DeJohnette y rend hommage à Duke Ellington (avec Zoot Suite), à Coltrane (avec qui il partagea la scène un soir parmi les plus mémorables de sa vie) en reprenant Central Park West. Et à Eric Dolphy avec One for Eric. Il propose surtout un jazz absolument total, furieux, imaginatif, multi-directionnel. C’est là un de ses plus grands disques, à l’évidence. Un disque qui a aussi marqué des générations entières d’apprentis musiciens…
Jack DeJohnette : Batterie / David Murray : Clarinette Basse / Arthur Blythe : Saxophone alto / Peter Warren : Contrebasse
9 – Sonny Rollins « McGhee » from « Reel Life » / Milestone (1982)
Deux années plus tard, DeJohnette participe à la session Reel Life de Rollins, dans une forme par ailleurs clairement éblouissante. Il n’y a pas grand chose à dire ce cette session, ni de cette composition de Howard McGhee. Si ce n’est qu’elle nous permet de clôturer cette playlist sur une note à la fois puissante et joyeuse.
Jack DeJohnette : Batterie / Sonny Rollins : Saxophone ténor / Bobby Broom : Guitare / Bob Cranshaw : Basse
