D’Angelo, vers les nues…

C’est dans la soirée de ce 14 octobre, heure française, que la nouvelle est tombée, glaçant tous ceux que le mouvement néo soul avait enthousiasmé en plein cœur d’une décennie 90 souvent cynique, mercantile avant tout, parfois désespérante. D’Angelo, multi-instrumentiste, compositeur, arrangeur, producteur, et donc musicien total, n’était plus. Un cancer du pancréas, contre lequel il luttait depuis plusieurs mois, l’avait emporté. Il n’avait que 51 ans.

On ne perd pas souvent un de ses héros. Et D’angelo était très certainement un des miens. Et, plus globalement, un des grands héros de son temps. De mon point de vue, personne n’illustrait mieux que lui ce que l’on trouvait de meilleur dans la décennie 90 ; à savoir une volonté partagée de fusionner les influences, les genres et les codes. En l’espèce, tout n’a sans doute pas commencé avec lui mais, à l’instar de ce qu’avait représenté quelqu’un comme Isaac Hayes dans la deuxième moitié des années 60, il avait fini par concentrer en lui la quintessence d’une démarche, d’un esprit, d’une manière toute particulière de penser la musique. C’est un remarquable esprit de synthèse et de formidables intuitions qui lui avaient permis de produire 2 albums qui, avec le recul, constituent les deux grands manifestes de l’époque.

Les premiers à poser les fondations de ce Neo Evertyhing – pour reprendre la dénomination choisie par l’ancien rédacteur en chef du magazine Ebony, Kierna Mayo, avec un brin de condescendance à l’égard des appellations marketing artificielles et restrictives – furent sans doute les membres du groupe de hip-hop A Tribe Called Quest. S’il est toujours difficile d’identifier un point de départ unique dans la création d’un courant ou d’un genre, force est de reconnaître que, lorsque parut leur second album, Low End Theory, en 1991, nous eûmes d’emblée la certitude que quelque chose de nouveau était en train d’advenir. Qu’une brèche venait en quelque sorte de s’ouvrir. Avec la sortie de l’album Midnight Marauders, 2 années plus tard, le doute n’était plus permis. Cette nouveauté brassait plus large qu’on ne le pensait.

L’année 95 est un tournant dans la décennie, l’explosion de la dynamite créative à laquelle était reliée la mèche allumée par Q Tip et ses potes en 1991. En janvier, le groupe de Philadelphie, The Roots, poussait le concept avec l’album Do you Want More?!!!??!, en proposant une approche acoustique du rap, à la fois nostalgique et révolutionnaire. Début juillet 1995, D’angelo affinait puis figeait sans prévenir les contours d’un nouveau genre avec l’album Brown Sugar. Avec cet album fondateur, D’Angelo échafaudait plus qu’une simple passerelle ; il rassemblait des musiques (le rap, le jazz, le funk, la soul…) qui avaient trop en commun pour continuer à se jauger de loin, en se contentant d’évaluer dans leur coin l’ampleur de leurs mérites dans le développement de l’héritage musical afro-américain.

Toute l’histoire de la musique afro-américaine peut se lire à travers le prisme d’une autre histoire : celle du rythme. Le rythme fit le swing, le rythme fit le be-bop, le rythme fit le rock n’roll, le rythme fit le blues, le rythme fit le hip-hop, le rythme fit le funk. C’est en toute logique le rythme qui permit d’asseoir ce que devait être la néo soul. A cet égard, l’album Brown Sugar emprunte directement à l’univers rap, c’est à dire à la musique qui façonnait son temps tout en dévoilant ses pires travers. Mais ce rythme là, parce qu’il privilégiait souvent le ralentissement – entre autres choses – agrandissait mécaniquement les espaces, dilatait les ambiances. Sous la direction du nouvel ange, ce rythme devenait chaud et moelleux, moite et lascif, et pourtant plus sec, franc, sérieux, plus adulte en somme que ce que l’on pouvait trouver chez les myriades de chanteurs et chanteuses pénibles qui faisaient à l’époque le gros de la production R&B. A cet égard, il serait intéressant de savoir ce qui mena D’Angelo à cette révélation. Ce qui se joua en lui pour qu’il parvienne à établir sa subtile recette. Car il y a une nette différence entre son premier succès discographique (U will know, single de facture classique, façonné en 1994 avec les membres du groupe de R&B Black Men United) et l’ensemble du matériau consigné sur Brown Sugar. Quelques mois séparent ces deux sorties. Or, ces quelques mois ont tous les atours d’un saut de décennie. D’une bascule culturelle. D’une accélération fabuleuse.

Cette musique était à la fois sauvage et précise comme un mécanisme d’horlogerie, sincère jusqu’à l’indécence parfois (comme le releva le journaliste musical Peter Shapiro à propos du morceau Shit, Damn, Motherfucker), accueillante et intimidante à la fois (tant la maestria y était éclatante, et la voix du bonhomme absolument parfaite, jusque dans la moindre de ses inflexions), mature, mais d’une manière presque dérangeante parfois. Cette musique mariait des kilotonnes d’influences ; et elle réussissait l’exploit de sembler simple tout en étant délicatement complexe. C’était donc ainsi que l’on créait un style, un genre, un courant, une artère dans laquelle injecter des hectolitres de plasma.

Il fallut 5 ans à D’Angelo pour produire un second album. Dans l’intervalle, il multiplia les collaborations, à droite à gauche, avec plusieurs chanteuses, avec A Tribe Called Quest, avec les Roots. Il travailla aussi pour l’industrie cinématographique. S’épuisa en tournée. Routine du musicien sur lequel tombent le succès et la reconnaissance, et qu’un fond de morale tient éloigné des facilités du métier. En 1998, parait tout de même un enregistrement live, capté dans le petit ventre du Jazz Café londonien. Et puis plus rien. Le musicien se retranche, s’écoute. Se réfugie pendant de longues périodes dans sa ville natale, à Richmond en Virginie. Les pages qui restaient désespérément blanches se remplissent enfin. Voodoo parait enfin au début du mois de janvier du millénaire naissant. A côté de ce monument, Brown Sugar ne semble plus qu’un simple amuse-gueule. Le plat de résistance était là ; et il était du genre à se digérer pendant une bonne décennie. D’Angelo résumait son ambition de la manière la plus sibylline qui soit : « Mon intention était simplement d’aller plus loin… » Chose faite. En dépassant de loin les attentes.

2000 est aussi un tournant dans l’histoire de la musique. Le rap devient une musique schizophrène. Deux camps se font désormais face : le camp de ceux qui essaient de continuer à faire avancer cette musique ; celui de ceux qui tentent de faire le plus d’argent possible. 2000 reste toutefois une année importante. Le Wu-Tang sort l’album The W, Common l’album Like Water for Chocolate, Slum Village le deuxième volume de la série Fantastic, Guru le 3e volume de son concept Jazzmatazz. Autant de productions respectables qui n’atteignent pas la puissance de Voodoo. Cet album est désormais vieux d’un quart de siècle et se présente aux générations futures sans avoir pris une ride. Playa Playa, en ouverture de l’album, est une sorte de statement. Left and Ride est toujours l’une des plus formidables combinaisons hip-hop/Soul de l’Histoire. Redman et Method Man ne s’y trompent pas en y consacrant une énergie et un engagement rares. Untitled (How Does it feel) constitue, encore aujourd’hui, la fructification la plus remarquable de l’héritage amassé par Prince. Spanish Joint est un sommet harmonique absolu.

Le temps, se dit-on, n’est ni aimable ni véritablement soucieux de nous autres. A la fin de l’année 2024, Raphael Saadiq, vieux compagnon de D’Angelo nous assurait que son ami travaillait à la confection d’un nouvel album. « D est dans une bonne phase », résumait-il. On ne sait à quel stade D’Angelo a laissé ce matériau en cours de construction. On ne doute pas que l’industrie trouvera dans son cynisme habituel quelque raison de sortir tout cela à un moment ou à un autre. Quoiqu’il advienne, D’Angelo, toute erratique que fut sa carrière, nous laisse ces deux sommets qui ont changé le cours des choses. Il faut savoir se contenter de ce que les héros nous lèguent.


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