« La beauté sauvera le monde »… Cette sentence, qui peut sembler un peu idiote à première vue, comme le sont toutes les sentences péremptoires – ou qui le sont en apparence – nous a été offerte par Dostoievski, par l’intermédiaire du Prince Mychkine, personnage principal du roman L’Idiot. Ce faisant, Dostoievski nous a fait un peu de mal. Car, avec le temps, ce qui constituait plus une énigme qu’autre chose, ou la synthèse d’une idée ambiguë, ou peut-être le symptôme d’une trop grande naïveté d’un personnage de roman, est devenue une sorte de vérité-prête-à-l’emploi. En ce qui me concerne, je ne sais pas si la « beauté sauvera le monde » ; ni quelle beauté sera capable de le sauver. Je ne sais même pas si elle me sauve (de) moi-même alors que je lui consacre une grande partie de mon temps de veille. Ne me vient qu’une réflexion primaire : Le monde n’est-il pas beau en lui-même ? Cette beauté le sauve-t-il des meurtrissures qu’on lui inflige ? On sait bien qu’il n’en est rien.
En mai dernier, le chef d’orchestre Jordi Savall était le grand invité de la matinale de France Musique. Au cours de l’entretien qu’il accordait à Jean-Baptiste Urbain, il déclarait ceci : « Je crois que la musique sauve les hommes. Donc, si les hommes sont sauvés par la musique, le monde sera sauvé. (…) Je crois en ceci parce que la musique nous apporte la paix, l’espoir, l’émotion. Quand on écoute une belle musique, on est transformé… » En entendant ce propos de bon matin – qui, je l’avoue, me mit un peu de mauvais poil – je pensai instantanément à un passage du roman Kaputt de Curzio Malaparte. Kaputt est une œuvre dure, violente, provocante. Dérangeante. Mais essentielle, au delà du talent littéraire immense de son auteur, en ce sens qu’elle offre, en dépit d’une certaine tendance de Malaparte à déformer la vérité, à l’arranger pour donner plus de force à son propos, une terrifiante plongée dans ce que l’âme humaine a de plus sombre et contrarié. Avant d’entrer plus en détail dans ce qu’écrit Malaparte, peut-être me faut-il dire un mot de lui et de ce qui constitue la matière première de Kaputt. Curt Erich Suckert, de son vrai nom, nait en 1898 à Prato, en Toscane, d’un père allemand et d’une mère Lombarde. Fasciste résolu dans les années 20, il devient, un temps, un de ses théoriciens (ou une de ses cautions intellectuelles). Avant d’en devenir un des plus célèbres déçus. En 1925, Suckert entame des démarches afin de faire procéder à la modification de son état civil. Transformation administrative apte à réconcilier l’homme et sa plume. Quand Suckert évoquera plus tard ce besoin d’adopter une nouvelle identité, comme on se glisse dans une nouvelle peau, il dira ceci : « Napoléon s’appelait Bonaparte, et il a mal fini : je m’appelle Malaparte et je finirai bien… » C’est aussi – concordance des temps – à la même époque qu’il s’éloigne du fascisme. Malaparte rêvait d’une révolution sociale ; il aurait fallu qu’il soit aveugle pour ne pas voir que le régime prônait et appliquait un libéralisme économique assumé (dès 1922), ce qui valut du reste à Mussolini la considération de Winston Churchill. En 1926, Churchill est Chancelier de l’Echiquier (l’équivalent britannique d’un ministre des finances). A des hauts fonctionnaires du Trésor, il déclare ceci : « L’Italie est un pays prêt à faire face aux réalités de la reconstruction. Son gouvernement, dirigé avec fermeté par Signor Mussolini, ne se dérobe pas face aux conséquences logiques de la situation économique présente, et il a le courage d’imposer les remèdes financiers nécessaires si l’on veut en effet garantir et stabiliser une reprise nationale ». [Toute ressemblance avec des faits et des personnages contemporains n’est ni fortuite ni le fruit d’une coïncidence…] En 1931, le fossé qui sépare Malaparte du fascisme se creuse irrémédiablement. Grasset publie son essai « Technique du Coup d’Etat ». Le livre est bien sûr interdit en Italie, comme dans toutes les dictatures dignes de ce nom, ce qui n’a pour effet que d’accroitre son succès international. L’ouvrage est puissant, parfois visionnaire (Malaparte y prédit par exemple avec 3 ans d’avance la future éradication des S.A. en Allemagne), sans aménités à l’égard du régime fasciste et de son chef suprême. Malaparte y gagne un bannissement du Parti National Fasciste et un assignement à résidence surveillée sur Lipari, l’île principale de l’Archipel des Eoliennes. Au début de la Seconde Guerre mondiale, on trouve toutefois bon d’employer le culot et les talents d’observation de Malaparte. « Qu’il voit du pays », semble-t-on se dire. « Et tant pis si cet emmerdeur saute sur une mine ». La Stampa l’envoie en reportage pour commencer. Il devient finalement correspondant de guerre sur le front de l’est pour le Corriere della Sera ; journal italien bourgeois qui s’est, bon an mal an, accommodé des exigences du régime fasciste sans trop sourciller. [Toute ressemblance avec des f…] C’est cette expérience qui forme la matière principale de Kaputt.
Sur le front, deux Malaparte cohabitent. Celui qui écrit pour rendre compte aux lecteurs italiens et garde bien sûr des choses pour lui ; celui, plus conscient, qui consigne des impressions pour un usage ultérieur. C’est peut-être la raison pour laquelle la chronologie de Kaputt est si imprécise. L’œuvre est en vérité un maelström temporel. Et un autre, plus épouvantable encore, de personnages effroyables. Les ellipses y sont nombreuses. Les sauts géographiques tout autant. Malaparte ne s’embarrasse pas de dates dans la plupart des récits qui composent cette œuvre majeure. Quoiqu’il en soit, Malaparte se retrouve pendant quelques temps en Pologne. Sans doute au début de l’année 42. Cette chronologie est retenue par Philippe Sands, dans son excellent essai, Retour à Lemberg ; lequel retrace notamment le parcours de Hans Frank, gouverneur général des provinces polonaises occupées, d’octobre 1939 jusqu’à leur libération par les troupes soviétiques. Sand est plus précis que je ne le suis puisqu’il situe l’arrivée de Malaparte juste après le retour de Josef Bühler (adjoint de Frank) de la tristement célèbre Conférence de Wannsee, laquelle décida du sort des Juifs d’Europe centrale et de l’est en définissant les contours de la solution finale. Je ne sais d’après quelle source il établit ce repère temporel mais je lui fais confiance. Hans Frank est à l’époque plus qu’un gouverneur. Plus qu’un Administrateur gratte-papier au service des ultra-puissants. Il règne sur son territoire en monarque absolu. A Cracovie, il a pris ses appartements au sein du Palais de Wavel, ancienne résidence des Rois de Pologne, dans le dessein sans doute pervers d’humilier le peuple occupé et de piétiner son histoire. Lorsqu’il se rend à Varsovie, c’est au Palais Brühl qu’il s’installe. C’est d’ailleurs au Palais Brühl que se déroule cette scène édifiante, relatée par Malaparte :
« Moi aussi, devant cette fenêtre, devant ce paysage de mes années de jeunesse, j’étais une ombre inquiète et triste. Du fond de ma mémoire surgissaient, avec un rire doux, les ombres charmantes de cet âge lointain et pur. J’avais fermé les yeux, je regardais ces pâles images, j’écoutais ces voix qui m’étaient chères, à peine fanées par le temps, quand une musique extrêmement douce vint frapper mon oreille. C’étaient les premières notes d’un Prélude de Chopin. Dans la pièce voisine (je le voyais par la porte entrouverte), Frank était assis au piano de Mme Beck, le visage penché sur la poitrine. Il avait le front pâle, moite de sueur. Une expression de profonde souffrance humiliait son visage orgueilleux. Il respirait péniblement et mordait sa lèvre inférieure. Il avait les yeux fermés ; je voyais ses paupières trembler. C’est un malade, pensais-je.
(…)
Et maintenant, dans le Palais Brülh, à quelques pas des ruines du Palais Royal, dans l’air chaud et enfumé de ce bourgeois intérieur allemand, les notes pures et séditieuses de Chopin s’envolaient des délicates et blanches mains de Frank, des mains allemandes du Generalgouverneur de Pologne. Un sentiment de honte et de révolte faisait bruler mon front.
« Oh, il joue comme un ange », murmura Frau Brigitte Frank. A ce moment, la musique se tut. Frank parut sur le seuil. Frau Brigitte bondit, jeta son peloton de laine, s’élança à sa rencontre et lui baisa les mains. Frank, en tendant ses mains à ce baiser rempli d’humilité et d’une religieuse ferveur avait sur le visage une austère expression de dignité sacerdotale, comme s’il fût descendu d’un autel, après la célébration d’un sacrifice mystique. Je m’attendais à voir Frau Brigitte tomber à genoux en adoration. Mais Frau Brigitte, en saisissant les mains et en les soulevant, se tourna vers nous : « Regardez, dit-elle d’une voix triomphale, comment sont faites les mains des Anges. »
Je regardai les mains de Frank ; elles étaient petites, délicates et très blanches. Je fus étonné mais content de ne pas y voir une seule tâche de sang. »
Il n’est pas possible de dire si la scène relatée par Malaparte s’est véritablement déroulée. Elle pourrait tout à fait constituer une astuce purement littéraire, dans la mesure où Malaparte se sert de celle-ci pour établir un douloureux parallèle avec une expérience plus ancienne, authentique celle-là, remontant à l’année 1919, où il vit le Président du Conseil polonais de l’époque (Ignace Paderewski) interpréter Chopin pour ses convives, dans la grande salle rouge du Palais Royal de Varsovie.
Que cette scène ait été créée de toutes pièces par Malaparte ou non n’a pas grande importance. C’est là la force du roman que de créer des réalités plus édifiantes que la réalité elle-même. Car cette scène ne s’appuie pas sur rien. Frank était un boucher et un pianiste aguerri. Un monstre de cruauté et un musicien sensible et délicat. Un homme cultivé, un esthète, un amoureux de Beethoven, de Bach, de Chopin, et un vulgarisateur de la démence nazie. Un admirateur du grand chef Furtwangler et de Karajan. Pour le remercier d’avoir aidé un de ses proches, alors en perdition sur le front de l’est, Richard Strauss composa même un petit quelque chose en son honneur (cette pièce, sans doute anecdotique, n’a pas survécu : Strauss s’en est sans doute débarrassé dans le dessein d’effacer les traces de ses accointances coupables avec les criminels nazis). Tout ceci pour dire que la beauté ne sauva en l’espèce ni le monde, ni les êtres humains qui peuplaient le ghetto de Varsovie (que Frank liquida plus tard sans un soupçon de pitié). La beauté ne sauva pas non plus Hans Frank de son esprit malade. Cet homme jouait des Préludes de Chopin, dans le confort se son Palais, tremblant de fièvre au pied de la beauté immanente des grandes œuvres musicales, tandis qu’à quelques kilomètres seulement, des êtres humains tombaient comme des mouches dans ces prisons étouffantes, quoiqu’à ciel ouvert, qu’étaient les ghettos transitoires de Pologne. Hans Frank était vivant pour la musique. Pour la vie elle-même, il était mort. Cette évocation n’est certes pas rassurante. Mais elle est vraie. Davantage que la sentence naïve du Prince Mychkine…
La beauté est une construction humaine. Qu’elle procède ou non d’un don qui lui aurait été accordé. Elle n’a pas sauvé le monde au 20e siècle et ne le sauvera pas davantage à l’avenir. Prétendre le contraire constitue peut-être une idée rassurante voire séduisante, mais cela n’empêche pas cette idée de péricliter à l’épreuve des faits. On peut pleurer de grosses larmes huileuses en écoutant la Passion selon Saint Matthieu de Bach – œuvre qui obséda Hans Frank à la fin de sa vie – sans parvenir à éprouver une once de culpabilité après avoir contribué à l’éradication de plusieurs millions de vies. On peut s’apitoyer sur la Passion du Christ sans comprendre le sens de la notion de repentance. On peut se sentir vivant en s’émerveillant de la beauté des Préludes de Chopin et humilier le peuple qui l’a vu naître.
Le mélomane que je suis aurait aimé qu’il en fut autrement…
