Le talent est une chose un peu mystérieuse. À la fois évanescent, « insituable » et pourtant docile à l’heure de passer par l’étape de la matérialisation. Car, le talent, s’il existe par lui-même, n’est guère qu’un souffle léger, et finit même en souffle de souffreteux s’il n’est donné à personne de le reconnaître.
Cette créature à deux têtes qu’est Ninanda, formée par la batteuse Ananda Brandão et la pianiste et vocaliste Nina Gat, bien que mystérieuse elle aussi, ne sort pas tout à fait de nulle part. Le milieu bruissait déjà, avant la sortie toute récente de ce 1er album, A place where, sur le petit label KOMOS, des singulières qualités de ce quartet qui convoque aussi les forces du contrebassiste Mathieu Scala et du guitariste Maxime Boyer. Récompensé à l’Ecuje du prix René Urtreger, à Vienne dans le cadre du tremplin REZZO, aidé enfin par une résidence bienvenue à Annemasse, il ne restait plus qu’à élargir la réputation d’un collectif prometteur qui n’était encore que confidentielle…
On ne sait si la caisse de résonance sera suffisante mais l’entreprise mériterait une reconnaissance rapide. Ce que propose Ninanda n’est il est vrai pas si nouveau. Ce duo de têtes rêveuses n’est pas le premier à tenter la combinaison du folk et du jazz. Ce qui est plus nouveau en revanche, c’est la capacité des deux femmes à proposer un matériau aussi crédible dans un genre que dans l’autre, à concevoir de riches terrains d’improvisation – dans la veine classique de tout ensemble de jazz se respectant – mais aussi à écrire des chansons qui tiennent véritablement debout. On le doit à cette forme de résolution qui caractérise ces talentueuses qui savent très bien où elles vont, et à des qualités de musicienne qu’un euphémisme nous permettra de qualifier de solides. On le doit aussi, sans doute, à des intentions marquées qui permettent au quartet de proposer des variations de température, offrant à l’album un relief plutôt rare sur une scène française souvent paresseuse.
On chante ou on vocalise au sein de Ninanda, en prenant un malin plaisir à multiplier les langages. L’hébreu côtoie le portugais, l’anglais s’enchevêtre avec le français. On change également de langues musicales comme de costumes ; après une ouverture dentelée (Chuva), la composition Blue/Ciel propose une architecture mélodique sinueuse, permettant à chaque musicien d’exposer ses talents individuels. Plus loin, on tombe sur Ocean Floor, l’une des réussites les plus épatantes de l’album, qui rappelle les terres de songes des compositions de Brian Blade (pour son Fellowship Band) ou d’Aaron Parks ; pierre précieuse agrémentée d’un vernis pop moins artificiel que pertinent (qui doit beaucoup à une belle maîtrise des codes de la part de Maxime Boyer). Quelques instants auparavant, nous étions passés par Primrose, petite merveille mélodique qui, très subtilement, évoque ces grandes figures brésiliennes des années 60 et 70 qui surent ouvrir leur tradition à d’autres horizons dans le seul but de nourrir une créativité sans bornes.
Toutes les inspirations de Ninanda se déversent dans un élégant maelstrom d’influences mais ont avant tout le mérite de nous revenir, en généreux partage, sous forme de respirations. Ces deux têtes rêveuses sont surtout, se dit-on à l’expiration de la dernière note d’un album qui n’a presque aucun temps faible, des têtes bien faites.
Ninanda « A place where » / KOMOS (2025)
Nina Gat : Piano & vocals
Ananda Brandão : Batterie & vocals
Mathieu Scala : Contrebasse & vocals
Maxime Boyer : Guitare & vocals
Christelle Raquillet : Flute (10)
Ninanda se produira le 8 juin prochain au Son de la Terre
