Val Kilmer, l’année de nos 15 ans…

J’avais 15 ans quand le film d’Oliver Stone sur les Doors est sorti au cinéma. Jusque-là, il me faut bien avouer que leur musique m’emmerdait prodigieusement. Au menu de mes griefs : un orgue trop présent, une voix trop grave, un excès de théâtralité. Et des futals en cuir. Entre autres choses.

Je n’étais pas mûr pour ça ; ou trop mûr, je ne sais pas.

Je me souviens que mon père disait ceci à propos des Doors : « Personne ne fait autant de bruit que les Doors quand ils s’y mettent ». Je n’étais pas vraiment capable de l’entendre à l’époque – en toute logique puisque je n’écoutais aucun de leurs disques – mais ce propos me semble plutôt juste a posteriori. Surtout s’il s’agit de comparer les Doors avec la flopée de groupes pénibles de l’époque, persuadés de trouver la transgression ultime dans l’ultra-saturation et un assortiment de grimaces. Mon père n’a jamais vraiment précisé son propos, ne l’a jamais assorti de références spécifiques, mais je le soupçonne d’avoir pensé, en disant cela, à certains morceaux qui figurent sur le seul album live du groupe paru du temps de sa jeunesse : Absolutely Live publié en 1970 sous l’estampille du label Elektra. Absolutely Live est pourtant un semi-ratage. Probablement parce qu’il est le résultat d’une ambition déraisonnable. Le producteur Paul Allen Rotschild avait sans doute de bonnes intentions en rêvant d’offrir au grand public un rendu discographique exact de la puissance sonore et scénique du groupe. Luttant pour aboutir à un résultat satisfaisant, il finit cependant par contrefaire la réalité. En quête du morceau idéal, il n’hésita pas à mélanger plusieurs versions de chansons, jouées à des dates et dans des salles différentes, en ayant recours à des montages sonores plus ou moins approximatifs afin de dissimuler son entreprise de travestissement. Pour le dire autrement, Paul Allen Rostchild préféra tromper le chaland plutôt que de s’avouer vaincu. Entaché d’un péché originel, Absolutely Live ne pouvait être qu’inégal et mal fichu. Pour autant, il parvient, lors de micro-moments, à donner une idée de l’enthousiasmant boucan que pouvaient produire ces 4 gars sur scène quand ils étaient bien lunés et s’adressaient la parole.

Toujours est-il que c’est bien à Oliver Stone – plus sûrement à Val Kilmer mais on y reviendra – que je dois d’avoir eu, dans le ventre mou de mon adolescence, une période Doors. Une période qui dura, si ma mémoire est exacte, au moins 2 grosses années. A l’époque de cette passion, pas loin d’être obsessionnelle, Morrison et Manzarek étaient les membres du groupe qui me fascinaient le plus. Morrison au premier chef, bien entendu, dont la figure fut pleinement investie par une masse indistincte d’adolescent(e)s s’imaginant plus sombres et désespéré(e)s qu’ils ne l’étaient en réalité. Il n’était pas rare, alors, de croiser de jeunes traine-savates déambulant dans les rues ou aux abords de lycées de banieue, une anthologie des poèmes de Morrison habilement enfoncée dans la poche extérieure d’une veste en jean ou en velours. J’étais une de ces caricatures, certainement. La poésie poseuse, boiteuse, puérilement morbide de Morrison correspondait aux contours de ma crise adolescente et aux aspirations nulles de l’adulte que j’imaginais en devenir.

Ces illusions n’ont bien sûr pas résisté au temps qui passe. Aujourd’hui, je me retourne sur ce fourvoiement adolescent avec le tendre embarras de quelqu’un qui ne craint pas l’autodérision. Je me suis rendu compte – comme à peu près tout le monde – que Morrison était un poète médiocre et, plus grave, faussement transgressif. Tout comme ces groupes qui déployaient des trésors de technologies amplifiées pour tenter de faire le plus de bruit possible – se faisant dépasser en cela, et en dépit de tous leurs efforts, par les 3 musiciens des Doors, qui comprenaient pourtant un organiste – Morrison était ce poète thanatophile qui n’atteignait pas le quart du niveau de transgression de types comme Dylan, Hendrix, Neil Young ou Lou Reed ; autant de plumes plus intentionnées, matures, vives, acérées et même, parfois, brutales.

Mon jugement est peut-être un brin sévère. Peut-être n’est-il qu’une réponse proportionnée à l’intensité de cet ancien emportement de jeunesse. Il procède toutefois d’une vision plus équilibrée de ce qu’étaient les Doors, de ce que valait véritablement leur musique. Avec le temps, mon jugement a connu une sorte de glissement, de la doublette Manzarek/Morrison à la paire Densmore/Krieger. L’ossature réelle des Doors, c’était – c’est en tout cas ainsi que je vois les choses – ces deux gars là. Densmore et Krieger sont loin d’être des virtuoses. Le groupe n’en compte du reste aucun – il n’y a rien d’obligatoire : un paquet de groupes rock de la fin des années 60 ne comptaient aucun grand musicien en leur sein. Mais ils présentent deux caractéristiques remarquables : ils ont une patte (voire un style) et ils ont un son. Des influences bien marquées qui ont orienté leur jeu, leur manière d’appréhender la musique. On sait que Densmore était un grand admirateur d’Elvin Jones. Le batteur des Doors est loin d’atteindre la virtuosité bizarre de l’ex-plaque tectonique du quartet de Coltrane. Mais cette admiration a créé quelque chose d’étrange dans son jeu qui le distingue de l’écrasante majorité de ses congénères. On sait que Krieger était par ailleurs fasciné par le flamenco. Qu’il l’avait en tout cas étudié. Cette pratique peu commune a également tordu son jeu d’une manière favorable. Et lui a offert une conception du son différente du tout venant. A côté de ces deux musiciens, Manzarek n’apporte guère qu’un couleur – et une bonne volonté manifeste. Morrison, lui, n’apporte guère qu’une attitude. Deux choses qui complètent assurément une formule singulière. Mais qui ne présentent pas le même intérêt musical. Ni la même profondeur de champ.

Mon père n’est pas le seul à tenir des propos pertinents sur la musique en général, et sur le rock en particulier. Vernon Reid, le guitariste du groupe Living Colour partage souvent ses opinions musicales sur le réseau twitter. Comme nombre d’entre nous, il a réagi à la mort de Val Kilmer – en affirmant, à juste titre, qu’il sauvait le film d’Oliver Stone d’une médiocrité assez générale. Puis il a embrayé sur une évaluation sommaire de la musique des Doors : « J’aime les meilleures chansons des Doors. Il y a aussi un tas de trucs insensés grandiloquents. A mon avis, le meilleur l’emporte quand même sur le pire ».

Le propos est économe de mots mais il dit pourtant tout de ce que sont les Doors, et ce, dès leur premier album, paru au tout début de l’année 67. Un disque qui brille par un tube qui n’a toujours pas lassé l’univers (NdA : il m’a en revanche bien lassé, moi…), des bidules agaçants au possible (I Looked at you), des tentatives dont ne sait pas encore aujourd’hui si elles sont brillantes ou absurdes (Alabama Song) mais aussi par un inégalable sommet (The End). Quoiqu’il en soit, comme le dit Vernon Reid, le meilleur des Doors (de ce climax éruptif qu’est L.A Woman aux splendides idées mélodiques de People are Strange en passant par la rêche brutalité de Five to One) l’emporte sur le pire (des grandiloquences affectées de l’album Waiting for the sun au mauvais goût absolu de l’album Soft Parade). Tout comme les meilleures parties (véritablement incandescentes) de la suite Celebration of the Lizard – que l’on retrouve in extenso* sur Absolutely Live – l’emportent sur l’aspect global d’une pièce pouvant aller jusqu’à provoquer chez l’auditeur, de temps à autre, un petit rire nerveux. Inutile de dire que le meilleur doit beaucoup aux qualités respectives de John Densmore et de Robbie Krieger. Inutile que ce sont également ces deux musiciens qui sauvent Celebration of the Lizard des délires moins cérémoniels que cérémonieux de Morrison.

Les reproches de Reid à l’égard du film d’Oliver Stone sont également justifiés. La pellicule entière est une célébration du seul Morrison. Stone est infoutu de placer sa caméra au cœur du groupe pour montrer à quel point chaque membre constituait le complément des autres. Les rôles de Densmore comme de Krieger sont accessoires, voire anecdotiques. Manzarek a un rôle à peine plus épais. Tout tourne autour de Morrison. Oliver Stone a une bonne excuse. Quand les Doors deviennent un phénomène aux Etats-Unis, le futur réalisateur n’a que 20 ans ; il s’est engagé dans le conflit vietnamien comme volontaire en avril 67 et ne sera démobilisé qu’en novembre 68. Il manque en quelque sorte l’essentiel et c’est peut-être ce qui explique certains anachronismes, une mécompréhension de ce qui s’est joué en interne dans le groupe, au-delà même d’une tendance à offrir à Morrison une épaisseur qu’il n’avait peut-être pas (ce point sera abordé par des biographes tardifs qui n’y sont certes pas allés de main morte mais n’ont pas eu peur d’écorner le personnage (en dépit des récriminations de ceux qui ne se repaissent que d’hagiographies)). S’il y a quelque chose à sauver de ce film, c’est bien – en somme – la prestation de Val Kilmer.

Absolutely Live avait échoué à offrir un rendu fidèle du magnétisme scénique du groupe ? Val Kilmer incarne ce versant de Morrison comme personne n’aurait pu le faire. Son chant de substitution évite qui plus est la plupart du temps la caricature. C’est déjà beaucoup. Mais, plus important, c’est grâce à une forme de sous-jeu qu’il parvient à doter Morrison d’une profondeur qu’Oliver Stone ne parvient jamais à lui donner. Dans ses gestes, dans quelques regards, dans une manière savante de placer ses mots, il offre au personnage une fragilité qui n’est peut-être pas loin d’être la clé de compréhension du personnage. Ce n’est pas seulement là la marque des grands acteurs, c’est aussi celle des acteurs intelligents… Et je vous prie de croire qu’ils ne courent pas les rues. Cette interprétation présente en tout cas une grille de lecture plus intéressante que celle que propose Stone dans une scène d’ouverture, sinon risible, du moins coupablement pesante.

Les biopics musicaux ne sont jamais réussis et sont invariablement décevants ; quand ils ne vous plongent pas dans l’embarras. Je ne vois pas pourquoi j’en voudrais davantage à Oliver Stone qu’à d’autres. Même Clint Eastwood n’a pas vraiment réussi son Bird (NdA : biopic sur les dernières années de Charlie Parker), en s’appesantissant sur ses tourments et en refusant de consacrer son film à l’émulation révolutionnaire de l’émergence du be-bop. Et on suppose pourtant qu’Eastwood aimait son sujet. La musique a quelque chose d’un peu mystérieux. Il n’est jamais facile de raconter la genèse de grandes compositions ; elles ne naissent pas toutes de fulgurances précises et datables. Parfois, il n’y a rien à raconter sur leur naissance. Parfois, elles n’ont d’autre histoire à raconter que celle qu’elles s’appliquent à raconter sous forme de partition. Val Kilmer avait peut-être saisi cela. Je lui dois une passion déraisonnable, mais je lui dois aussi des plaisirs qui, quoiqu’en partie infondés, ne s’oublient jamais vraiment.

*In extenso si l’on met de côté les montages de Paul Allen Rotschild bien sûr...


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