Quand on pense à Eric Dolphy – quand j’y pense en tout cas – on ne pense pas nécessairement à la joie. Il y a en effet quelque chose de profondément mélancolique dans la musique de Dolphy. Non seulement dans sa musique, dans sa manière de jouer – savant mélange de perturbations intérieures, de douceur ingénue et de poésie bancale – mais aussi, à vrai dire, dans son parcours contrarié, dans les incompréhensions qu’il a suscitées (et qu’il suscite parfois encore), jusque dans sa mort tragique de fait, survenue à la suite d’un coma diabétique non diagnostiqué par des médecins berlinois aveuglés par leurs préjugés, persuadés de rencontrer l’énième cas d’overdose d’un milieu jazz gangrené par la came. « Cela m’a vraiment brisé, raconte à ce sujet le trompettiste Ted Curson. Quand Eric est tombé malade dans le cadre de ce gig à Berlin, les médecins ont tout de suite pensé qu’ils avaient un junky de plus sur les bras. Parce qu’il était noir et aussi parce qu’il était musicien de jazz. Or, Eric était clean. Il ne prenait aucune drogue. Il était simplement diabétique : un test sanguin leur aurait permis de le découvrir. Donc il est mort pour rien. Ils lui ont donné des produits de désintox et il est mort, et personne n’est jamais retourné dans ce club berlinois [NdA : Il s’agit du Tangent dont on devait célébrer l’ouverture]. Ce fut le début et la fin du club. »
Dolphy est donc un homme brisé, une vie brisée. Un destin cassé net comme une brindille qui n’avait rien demandé à personne. Un homme mort « pour rien » comme le dit Curson un peu maladroitement. Un musicien qui lutta trop tendrement pour se faire une place ; obligé de payer de sa poche ses déplacements, ses hébergements, pour suivre Coltrane par exemple, et néanmoins exclu de la formation définitive sans autre forme de procès par Impulse! Moqué encore par Miles Davis dans les termes les plus vulgaires, indignes et malveillants.

Pour autant, Dolphy avait de la joie en lui. Il n’était pas le » plus triste des enfants de putain », tel que l’avait qualifié Miles. Une joie quasi enfantine perçait parfois la dure coquille de sa démarche avant-gardiste, mais aussi celle, plus dure encore, d’un dépit formé malgré lui par les échecs et les rebuffades de ses pairs. C’est une joie authentique (inattendue) qui explose en tout cas dans le dernier de ses albums publiés de son vivant, qu’il faut écouter encore et encore, pour s’en émerveiller bien sûr ; album enregistré en juillet 63, un an quasi jour pour jour avant son décès prématuré, et intitulé Conversations. Bien sûr, il faut de la joie pour interpréter le Jitterbug Waltz de Fats Waller. Sinon à quoi bon ?! Mais encore faut-il en avoir en réserve. Eric Dolphy en avait donc. A en revendre. Quand il optait pour la flûte en tout cas ; instrument qui semblait le transfigurer. A ses côtés, sur cette version qui a parfois des airs New Orleans, on retrouve le trompettiste Woody Shaw et le vibraphoniste Bobby Hutcherson. Pour un résultat légèrement gris, gentiment beurré, où brillent des individualités trop heureuses d’adopter ce style débraillé quoique soigneusement étudié. L’impression est similaire – et peut-être plus forte même – avec Music Matador, composition à 4 mains signée Prince Lasha et Sonny Simmons, merveille de métissage façonnée par un enthousiasme débridé, relâché, inhabituellement festif (chez Dolphy).
Conversations (publié fin 63 par le label FM) n’est pas la dernière session studio de Dolphy – il enregistrera fin février 64 le matériau qui constituera l’album Out to Lunch (session à laquelle celui qui écrit ces quelques lignes est hélas toujours resté hermétique en dépit d’un grand nombre d’écoutes). Mais elle porte en elle quelque chose de funeste, l’exposition d’une facette de Dolphy que l’on aurait aimé le voir creuser davantage, la survenance contre toute attente d’un potentiel de joie loin d’être négligeable, une parenthèse dans une carrière inquiète, soucieuse, qui n’a hélas jamais réussi à se placer hors de portée des attaques sous la ceinture ou des médisances sournoises. En nous souvenant de Dolphy, il faudrait ne plus oublier qu’il était aussi, au-delà de sa mélancolie naturelle, et sans doute de son hypersensibilité, un poète de la joie, de l’émerveillement, un musicien capable de rire, d’un rire simple voire enfantin, capable de jouer sans frein, sans anxiété, sans retenue, pour se perdre dans l’ivresse des plus beaux dialogues ; au-delà de toute la science, parfois rêche et compliquée, qu’il déployait pour mettre tout cela en musique.
