« Il fut celui qui aura mis en haut de la pile Jorge Ben, en faisant de Mas Que Nada un tube planétaire. Et rien que ça, c’est mieux que rien, comme prédit la chanson. » C’est avec ces premiers mots que le quotidien Libération a choisi d’ouvrir son hommage à Sérgio Mendes, emporté le 5 septembre dernier des suites de séquelles trainantes d’un COVID tenace. Au-delà de ce brin de condescendance (et de ce choix bizarroïdement narcissique, consistant à parler d’un autre artiste pour évoquer la carrière d’un autre, sans doute par peur que l’on se méprenne sur le bon goût de l’auteur dudit hommage), il n’est pas impossible que l’on se retrouve également face à un de ces préjugés rampants qui collent à la peau d’une partie de l’histoire de la bossa nova.
Je vous rassure en ce sens derechef, ce papier n’emploie pas que des moyens détournés pour bien montrer qu’il s’agirait de prendre l’œuvre de Sérgio Mendes avec des pincettes (et un chiffon parfumé à l’eau de Cologne sur le nez) : le mot easy-listening est lâché. Bidule fourre-tout pour qualifier toute musique trop propre pour ne pas être absurdement suspectée de malhonnêteté. C’est le jeu trop habituel de l’exercice nécrologique mais on se demande à cet égard à quel besoin se rattache ce besoin compulsif de disséquer l’œuvre des artistes pour en trier le bon grain comme l’ivraie.
Sérgio Mendes n’a certes pas produit que de grands albums. De sa première tentative de synthèse entre bossa et jazz (à travers l’album Dance Moderno édité en 61 au sein de la maison Philips) qui le voit transformer avec une rafraichissante simplicité des standards comme Nica’s Dream, Love for sale (une des grandes réussites de ce tout premier album) ou Green Dolphin Street , jusqu’à sa renaissance inattendue en 2006, avec l’album Timeless, édité par Concord et sur lequel il s’ébroue avec tout un tas de guests du meilleur goût (Q-Tip, Jill Scott, Stevie Wonder, Erykah Badu)…
Le bon comme le mauvais n’ont pas nécessairement besoin d’être identifiés, l’un comme l’autre, dans la mesure où, quoique l’on en dise, ils font partie de la même histoire : celle d’un musicien qui a choisi l’exil pour partir à la conquête d’un marché américain désireux de s’offrir alors un peu d’exotisme. Encore faillait-il, pour le pianiste, compositeur et arrangeur Sérgio Mendes trouver la bonne formule, le groove imparable qui réconcilierait les horizons. Après pas mal d’échecs, notamment au sein de la maison Atlantic, et autant de fours commerciaux, le brésilien vise juste en 66. Grâce à Herb Alpert qui le débauche pour l’engager au sein de l’écurie A&M (avec l’aimable autorisation du grand manitou Ertegun). Ce succès, c’est Mas que nada (ne faisons pas l’impasse) qui n’est toutefois qu’une des enluminures de l’album Herb Alpert Presents Sergio Mendes & Brasil ’66. Comme les formules les plus raffinées, il suffit d’une petite erreur de préparation pour tout foutre par terre. Mais entre 66 et la fin des années 60, Mendes réussit à peu près tout ce qu’il entreprend. Prenons l’exemple de l’album Look Around (publié en février 67) qui réussit toutes les synthèses qu’il entreprend : sur la mélopée sucrée de Burt Bacharach, le génial A Rã de Joao Donato (tout en swing et cordes), la splendeur de samba qu’est Tristeza… Un disque qui à lui seul vous démontre que ce qui est facile à écouter n’est pas nécessairement facile à entendre et encore moins facile à faire comme à concevoir. En ce sens, Mendes est, tout du moins dans l’esprit, un bossiste pur. Le chevalier, certes très raffiné et délicat, d’une musique qui brille par la subtilité de ses mélodies et de ses changements d’accord et sur laquelle la justesse du chant semble parfois le plus inouï des défis : que l’on écoute Pra Dizer Adeus pour finir de s’en convaincre, soutenu par le timbre millimétré de Lani Hall.
Pour tout ceci, et pour bien d’autres choses, Sérgio Mendes est bien plus que mieux que rien.
