Comme le signale le batteur Ulysses Owens Jr, l’altiste Sarah Hanahan a « quelque chose d’urgent à dire ». Il ne le sait que trop pour l’avoir engagée sans se faire prier pour l’intégrer à son récent projet « Generation Y ». Cela s’entend du reste dès que la musicienne souffle la première note d’un morceau. Sans souci d’économie, ni d’en garder un peu sous la semelle. Cela s’entend également dans une hâte toute virtuose qui transpire de son jeu.
Jusqu’à présent, Sarah Hanahan n’était qu’une rumeur : le genre de rumeur, parfois infondée, qui consiste à nous annoncer l’éclosion prochaine d’une voix peu commune. Native de Marlborough, Massachusetts, étudiante appliquée au sein de la prestigieuse Juilliard School, mais aussi diplômée de la section Jackie McLean de l’Université de Hartford, l’altiste s’est naturellement installée à New York. Là où pas mal de choses se jouent sur la scène jazz américaine. On la croise alors au Smalls, au Lincoln Center et dans un paquet de festivals. D’où ladite rumeur ; qui n’est que renforcée quand elle reçoit les honneurs d’un épisode de la minisérie que NPR consacre aux jeunes pousses du jazz (au milieu de talents bien éclos depuis : Samara Joy, Joel Ross, Immanuel Wilkins ou Sean Mason).
Restait à dépasser le cadre circonscrit de la rumeur. A matérialiser les attentes. A s’ébrouer sans la bride, plus ou moins lâche, du rôle de sidewoman qu’elle occupa récemment auprès de Joe Farnsworth ou du Mingus Big Band. C’est chose faite avec la sortie de ce premier disque, Among Giants sous l’égide de Jazz at Lincoln Center et de mentors qui ne sont jamais bienveillants et impliqués par pur hasard : le pianiste Marc Cary, le contrebassiste Nat Reeves et le batteur Jeff ‘Tain Watts.
Côté maîtrise des standards, Hanahan est impeccable. Une version d’ouverture aussi puissante que spirituelle du Welcome de Coltrane, une autre, sans filtre de Stardust, et une appropriation en règle du House is not a home de Bacharach (autrefois offerte aux défricheurs de jazz par la maestria de Sonny Rollins) qu’on n’avait pas vu aussi élevée depuis une épatante version de Julien Lourau, remontant à 2009 (dans un tout autre genre, certes…). Côté compositions, il y a aussi matière à s’émerveiller. Avec NATO composée pour l’altiste par Nat Reeves, conçue pour les meilleures acrobaties (et sur laquelle on note la participation enjouée du percussionniste Bobby Allende) ou avec We Bop qui est devenue une incontournable fièvre des performances live de la jeune musicienne.
C’est au bout du compte une énergie plus que rafraichissante qui se dégage de cet album, de celles que l’on peut distinguer dès les premières notes des meilleurs premiers disques que nous aura donnés le jazz : de l’Open Sesame de Freddie Hubbard au Page One de Joe Henderson. Il y a donc encore des motifs d’espoir. Ce qui place en somme Sarah Hanahan dans son élément de prédilection, tel qu’annoncé : fière, armée d’une voix qui porte, forte de choses urgentes à dire, au milieu des géants…
