A l’occasion du cinquantenaire de la disparition de Duke Ellington, nous revenons vers un de ses albums clés : Masterpieces by Ellington. Publié en septembre 1951, il constitue la première incursion de Duke dans le format révolutionnaire, Long-Playing. La toute première occasion pour lui de faire entendre au plus grand nombre sa musique, telle qu’il la jouait sur scène.
Avant la création du format LP (multipliant par 6 la durée d’une face de disque, en passant de 78 à 33 tours), on ne savait pas vraiment ce qui faisait la qualité réelle des orchestres de jazz. Pour le savoir, il fallait disposer du privilège d’être en capacité d’aller les voir sur scène. Et ce privilège était bien sûr réservé à une élite de circonstance. On le sait, la musique classique est la première à avoir eu les honneurs de ce nouveau format révolutionnaire. Aux Etats-Unis, au sein du label Columbia, avec le rapatriement sur une seule galette d’une oeuvre déjà enregistrée mais autrefois gravée sur un assortiment de 78 tours, mais aussi en France, sous l’impulsion de Louise Hanson-Dyer ; le premier 33 tours de l’histoire de l’industrie musicale française étant une version de l’Apothéose de Lully de Couperin.
Duke Ellington patiente 3 années avant d’obtenir le droit de s’étendre comme les autres. Mais il le fait avec un enthousiasme simple et un objectif limpide : permettre à tout un chacun de se rendre compte de la musique de l’ensemble, telle qu’elle est jouée et arrangée hors des studios ; permettre au grand public de se confronter à sa manière si particulière de concevoir la musique. Le 18 décembre 1950, Duke et son ensemble prennent possession des studios de la Columbia. 4 compositions parmi les plus célèbres du maestro seront interprétées, pour ainsi dire, dans leur milieu naturel : Mood Indigo, Solitude, Tattoed Bridge et Sophisticated Lady. Miracle de l’espace temps, Duke et ses hommes (parmi lesquels on retrouve Paul Gonsalves, Johnny Hodges, Jimmy Hamilton ou encore Harry Carney) bénéficient de 45 grosses minutes pour faire la démonstration d’un savoir-faire jusqu’alors inconnu de la masse.
L’album, justement baptisé Masterpieces by Ellington est une plongée pure dans la matière Ellingtonienne ; et un postulat de liberté. Ceux qui connaissent bien la musique de Duke savent que le musicien pensait sous forme de suites. Il déclinera cet amour de la pensée progressive dans un tas d’albums concepts. Ce qui est remarquable dans cet album-ci, c’est qu’Ellington intègre son esprit de suite au sein de mêmes morceaux. C’est le cas au sein des plus de 15 minutes qu’il consomme avidement pour enluminer Mood Indigo. Imagine-t-on la joie de ces musiciens de pouvoir soudainement s’en donner à coeur joie ? Imagine-t-on celle de Duke d’en avoir fini avec les coupes sauvages ; triste nécessité d’une époque certes révolue dès lors qu’il s’agissait de concéder aux auditeurs éparpillés des miettes de son génie. Cette fois-ci, les bipèdes dotés de bonnes oreilles pourront rompre le pain et exercer pleinement la puissance de broyage de leurs molaires.
Les 4 premières minutes de Mood Indigo sont relativement classiques. Exposition élégante et bien entendu sophistiquée du thème (marque Ellingtonienne), espaces cédées à des solistes inspirées (mention spéciale pour Jimmy Hamilton). Ensuite, Duke s’en donne à coeur joie, en triturant la matière harmonique de sa composition avant d’offrir une quasi minute de piano solo. Surprise : un peu après la 7e minute, c’est une vocaliste qui fait son entrée. La chanteuse Eve Duke, créditée dans l’album sous le nom d’Yvonne Lanauze. Une splendeur simple au milieu de splendeurs plus complexes. Fini ? Non. Duke fait ensuite basculer le morceau dans une atmosphère radicalement différente en replongeant dans le blues matriciel : A la trompette, Cat Anderson déploie un solo de chat de gouttière, salace et parfois marmonné. C’est l’explosion de joie et l’affirmation identitaire du maestro qui murmure à l’auditeur : « Nous ne jouons pas, comme vous le croyez, une sorte de musique classique noire ». Tout cela pour, dès la fin du solo de matou d’Anderson, retourner à un travail savant de la matière harmonique. Pied de nez. Liberté absolue. Idées à la pelle.
Masterpieces est ce qu’aujourd’hui nous nommerions un serious game. Une expression de liberté, didactique sans verser dans une approche pesante ou professorale. C’est en cela qu’il compte dans l’Histoire du jazz. Et sans doute, en cela, qu’il constitue une merveilleuse porte d’entrée pour tous ceux qui s’apprêteraient à percer le sens et les mystères de la musique d’Ellington.
