Composé par Bobby Womack, massifié par les Stones, transformé en hymne de vie par les fanfares de la Nouvelle-Orléans, le morceau « It’s all over now » est la chanson de tous les miséreux de l’amour et de tous ceux qui ont su attendre l’heure de la revanche. Un concentré de joie pure.
Né à Cleveland, fils de cols bleus (rejeton d’un père métallo), Bobby Womack n’est pas un homme du sud. Pourtant, c’est bel et bien lui qui compose le morceau It’s All over now (pour son groupe de l’époque, The Valentinos) et lui qui l’arrange en empruntant très subtilement à l’art de la fanfare nouvelle-orléanaise. Nulle trace de tuba dans cette interprétation princeps ; mais pour qui est un peu accoutumé au genre, on ne peut s’empêcher de l’entendre comme s’il était bel et bien là. Et il finira du reste par l’être. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Le thème de la composition de Womack se prête bien à l’esprit de revanche Nouvel-Orléanais. It’s All over Now, c’est la victoire de la joie sur la souffrance. La joie d’en avoir fini avec une histoire plus sordide que sentimentale. La joie d’avoir retrouvé goût à l’existence, d’en avoir fini avec les amours contrariés, le dépit amoureux et disons-le franchement, le raisonnable contentement de ne plus être la bonne poire d’une femme qui a abusé de votre patience et de votre magnanimité. Autant le crier sur tous les toits. Tout l’esprit d’It’s all over now est contenu dans cette sorte de vieux fond de blues espiègle. Tragicomique. Là où les chansons proprettes chantent l’enthousiasme des premiers emportements, là où d’autres se vautrent dans le désespoir visqueux des amours détruits, déçus, piétinés, devenus d’authentiques mollards du temps qui passe, le blues – et c’est là son génie – en qualité de revanche historique sur le sort, glorifie la fin des passions amoureuses et de l’aveuglement qui les caractérise, célèbre la libération ultime des coeurs martyrisés.
Le single des Valentinos sort en 64. Et obtient un succès d’estime : une figuration de deux semaines dans le BillBoard 100 qui mesure les ventes de singles aux Etats-unis. Mais en 64, deux phénomènes sont en train de déferler sur le pays. Ils ont tous deux l’accent british. Les sixties sont une machine à laver de famille nombreuse : les cycles s’y succèdent à une vitesse vertigineuse. La loi d’un marché en pleine explosion essore les vedettes d’un jour en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Les victimes sanguinolentes tapissent le champ de bataille, la gueule ouverte. Les musiciens américains surveillent le phénomène de loin, en se disant que les pseudo-phénomènes ne passeront pas l’été.
Au mois de février, la jeunesse américaine a découvert les Beatles. Quelques petits concerts ici et là, deux apparitions dans le show d’Ed Sullivan. Le terrain a été préparé aux petits oignons pour une tournée estivale qui achèvera de convertir le public local, pourtant si rétif à tout ce qui vient de l’extérieur. Entre le 19 août et le 20 septembre, les Beatles se produisent pas moins de 30 fois. Au pas de course. Le pays les accueille et fera d’eux des héros durables. Ceux-là ne viendront pas grossir les tas de viandes qui pourrissent sur le champ de bataille.
En juin 64, d’autres anglais débarquent pour conquérir le marché américain : les Stones. Leur première tournée américaine s’étend du 5 au 20 juin. Setlist de 11 titres. Au cordeau. 13 représentations au programme qui sillonnent le pays d’ouest en est : Californie, Texas, Nebraska, Michigan… La dernière date est pour le Carnegie Hall new yorkais avec 2 shows. Dans l’intervalle, le 11 juin, les Stones investissent les studios Chess à Chicago. Ils y enregistrent la matière d’un EP (5×5) et un morceau qui figurera sur leur prochaine galette (12×5) : ce morceau, c’est It’s all over now.
Si la lessiveuse n’en finit plus de tourner – permettant à deux groupes britanniques de s’imposer sur un sol connu pour son protectionnisme artistique – c’est grâce à une 5e colonne locale, personnifiée par le D.J. Murray Kaufman a.k.a. Murray the K. Un traitre dont Harrison dira, goguenard, qu’il est le 5ème Beatles. C’est lui qui accueille les 4 de Liverpool comme s’ils étaient chez eux en 64. Et c’est lui qui glisse aux Stones l’idée de reprendre la composition de Bobby Womack, lequel est du reste tenté de leur opposer un refus catégorique. Sam Cooke lui forcera la main. La version des Stones (qui fleure bon la campagne) va truster la première place des charts anglais en un soupir. Et figurer 10 semaines dans le Billboard 100 aux Etats-Unis. Les anglais ont conquis l’Amérique. 6 mois plus tard, en encaissant ses royalties, Womack confiera à Cooke : « Wow, tu peux dire à Jagger qu »à partir de maintenant, il peut s’emparer de toutes mes chansons s’il le souhaite… »
Le génie relatif des Stones, c’est d’avoir trouvé un angle pour s’approprier la chanson de Womack. Mais en Louisiane, on lui redonnera son sens initial. Les premiers à dégainer sont Dr John et le Dirty Dozen Brass Band. L’humble auteur de ces quelques lignes lui préfère une autre version plus volcanique : celle du Rebirth Brass Band dans le cadre d’un live bouillant à la Nouvelle-Orléans (au Maple Leaf). Version totalement dans l’esprit des second lines qui se sont appropriées le morceau depuis des lustres et s’en donnent à coeur joie sur le terrain.
« Parce qu’autrefois je l’aimais…mais c’est bien fini maintenant… » C’est ce que dit la chanson. Et c’est ce que les humains crient désormais sur tous les toits.
