C’est une partie méconnue de l’histoire de la diaspora juive mais il existe bien un lien culturel étroit quoique complexe entre le judaïsme et Cuba. La tradition fait remonter leur première rencontre au 15ème siècle. Avec 3 juifs, débarquant sur l’île – dont on dit qu’ils auraient pu voyager avec Colomb. Nous connaissons leur nom : Luis de Torres, Juan de Cabrera et Rodrigo de Triana. 3 juifs marranes, c’est à dire convertis de force au catholicisme mais pratiquant toujours les rites juifs dans le secret. Durant les 2 siècles suivants, ce sont d’autres juifs qui débarquent ; du Brésil, fuyant la persécution portugaise. Le commerce se développant, ils sont assez vite rejoints par d’autres, d’Europe cette fois-ci, eux aussi opprimés. A la fin du 19ème siècle, ce sont cette fois des juifs des Antilles néerlandaises qui s’installent. Ceux-là joueront un rôle non négligeable dans l’histoire cubaine en soutenant José Marti, figure de proue de la révolution qui permettrait à Cuba de briser le joug de la domination coloniale espagnole. Au début du 20e siècle, nombre d’ashkénazes affluent. Avec l’aide d’une dizaine de juifs américains, la première synagogue sort de terre. Pendant toute la première moitié du siècle, Cuba, et plus particulièrement La Havane, continuera d’être une terre d’accueil pour les juifs ; à la faveur d’une porte toutefois entrebâillée dans la mesure où il faut aussi mentionner plusieurs refus d’accoster, signifiés à quelques navires arrivant d’Europe, notamment d’Allemagne. Conséquence : Cuba ne compte, en 1952, que 12 000 juifs sur son sol. 12 000 hommes et femmes qui participent pourtant pleinement à la vie de la cité, ainsi qu’aux nombreux soubresauts historiques qui la secouent.
L’histoire de Fabio Grobart est intéressante à cet égard. Né en 1905 à Białystok en Pologne, membre du parti communiste dès 1922, condamné à mort, il est contraint à l’exil. Ce sera Cuba. Sur place, c’est Grobart qui fonde le parti communiste cubain en compagnie de 3 autres juifs ashkénazes. Agent dormant de l’intérieur, Polaquito (comme l’appelait Castro) intègre le réseau Caraïbes, mis en place par les services soviétiques. Mort en 1994, il repose aujourd’hui dans le cimetière juif le plus ancien de La Havane (d’ailleurs récemment restauré).
Vivre et mourir en terre cubaine n’est pas forcément commun pour les juifs. Nombreux sont ceux qui, au contraire de Grobart ont repris la route de l’exil : après la révolution cubaine de 59, la fuite concernera près de 95% de la population juive de l’île. Le reste de l’histoire est complexe, à l’image de l’histoire de la Cuba castriste. Entre chiens et loups. Les persécutions religieuses existent (elles ne concernent pas que les juifs) ; les juifs ayant choisi de rester (soit par adhésion au nouveau régime, soit parce qu’ils étaient trop vieux pour continuer à faire l’expérience d’un énième exil) continuent pourtant à pratiquer leur religion. Le code pénal les protège du reste de toute discrimination religieuse et raciale. La situation au Proche-Orient complexifie encore la donne. Cuba adopte la cause palestinienne et devient même une terre d’accueil (et de formation) pour ses combattants. En 73, Cuba rompt toute relation diplomatique avec Israël. En 75, le régime castriste appuie une résolution de l’ONU assimilant le sionisme à une forme de racisme. L’histoire continue de nos jours ; faites d’allers-retours, de refroidissements, de rapprochements.
D’un point de vue culturel, le métissage de la culture juive, notamment musicale, n’a pas attendu l’arrivée sur le sol cubain des 3 juifs marranes ayant navigué sur la Pinta, la Niña ou encore le Santa Maria. El Andalus s’en était déjà chargé, modifiant ici les rythmes, courbant là les harmonies. La rencontre des populations juives d’Europe et de Cubains pur sucre a sans doute également créé un métissage de niche. Mieux que cela : le métissage de deux traditions déjà plusieurs fois métissés. La musique est un labyrinthe.
C’est à l’aune de cette histoire – que l’auteur de ces lignes n’a pu que modestement synthétiser, oubliant sans doute au passage d’autres moments clés de celle-ci – qu’il faut apprécier toute la pertinence du projet mené de longue date par le trompettiste David Buchbinder, natif du Missouri, mais canadien d’adoption, ce qui explique sans doute pourquoi on le compte parmi les anciens membres (et même l’un des fondateurs) de l’un des collectifs klezmer les plus enthousiasmants du Great White North : The Flying Bulgars. Buchbinder est à l’évidence un musicien préoccupé par la tradition. Outre la création, en 87, des Bulgares Volants, il est aussi à l’initiative du Festival Ashkénaze de Toronto. Avec le bassiste Roberto Occhipinti, il a aussi monté de toutes pièces le Shurum Burum Jazz Circus, spectacle furibard animé par 11 instrumentistes sans frontière s’attaquant à tout ce qui bouge ou presque. C’est sans doute poussé par Ochipinti que Buchbinder s’emploie au milieu des années 2000 à explorer le lien musical que la tradition juive a peu à peu noué avec les musiques afro-cubaines. Le projet, Odessa–Havana, ne pouvait que séduire John Zorn (grand fondu du métissage de la tradition juive).

Nous sommes en 2007 et les portes de la collection Radical Jewish Culture du label Tzadik s’ouvrent devant Buchbinder et son nonet acrobatique (incluant les percussionnistes Jorge Luis « Papiosco » Torres et Rick Shadrach Lazar, le pianiste Hilario Duran, le violoniste Aleksandar Gajic, les batteurs Mark Kelso et Dafnis Prieto, le saxophoniste Quinsinn Nachoff et enfin, le compagnon de toujours, le contrebassiste Roberto Occhipinti). Se repérer dans ce disque, dès ses premières notes (Lailadance) est impossible ou presque. A ceci la forme, à cela les sonorités… Nous n’y entendons pas le produit d’une conjugaison mais d’une véritable fusion. Ce qui établit la réussite absolue de l’entreprise d’ailleurs, qui, si nous pouvions la caractériser, l’ordonner, constituerait un ratage par trop commun. La rencontre s’est déjà produite, n’est-il pas ? Buchbinder et les siens en sont les (dignes) rejetons. Les hommes peuvent bien se déchirer, se dissimuler derrière leurs fantasmes civilisationnels, les cultures, elles, se marient naturellement. Il est impossible de déterminer la date précise à laquelle celles-ci se sont accueillies l’une l’autre (ce qu’établit d’ailleurs la référence directe à El Andalus avec le morceau Cadiz ou le morceau Colaboracion qui est l’un des jeux de pistes culturels les plus enthousiasmants de l’album). Mais cette étude historiographique impossible n’enlève rien au plaisir de l’auditeur. A l’image de cette apothéose qui termine l’album : Freylekhs Tumbao qui convoque deux formes traditionnelles. Le Freylekhs (joyeux en yiddish), forme musicale célébrant les événements heureux, et le tumbao qui désigne quant à lui la plus pure tradition rythmique de la musique cubaine.

En 2013, Buchbinder obtient le droit de récidiver avec Walk to the sea. Cette fois, la formule augmente. Deux vocalistes intègrent la bande. L’exploration s’affine et se complexifie. Et s’étend même, avec une incorporation plus large de la tradition séfarade à l’image d’une belle version de la chanson patrimoniale Landarico. C’est aussi l’ampleur de l’entreprise qui marque voire étourdit. Une capacité, à la faveur de ce collectif élargi, de profiter d’une puissance sonore décuplée. C’est notable sur des morceaux arrangés à la manière des big band : Aventura Juda, Calliope.
Odessa-Havana et Walk to the sea ne sont pas que deux albums splendides. Ils sont aussi l’esprit de ce que Zorn a tenté de mettre en place avec la collection Radical Jewish Culture. Non pas un repli folklo-traditionnel, mais une exploration des racines de la tradition culturelle juive, de sa capacité à se transformer au contact des pérégrinations de sa diaspora sur l’ensemble du globe. Bonne nouvelle, le projet Odessa-Havana ne s’arrêtera pas en 2013 et s’apprête à connaitre un nouvel épisode. Toujours sous l’impulsion de Buchbinder, ce collectif (qui fait cohabiter sept nationalités différentes) prépare d’intenses retrouvailles. Depuis juin 2023, le trompettiste rencontre des musiciens (à Toronto, à la Nouvelle-Orléans) et multiplie les voyages à Cuba pour poursuivre son exploration de ce mariage presque déraisonnable de deux traditions que tout consentait à séparer (la géographie, les soubresauts politiques, la capacité de l’être humain à identifier un ennemi chez l’autre…) ; et même au-delà des histoires contrariées, des basses contingences nationales ou des enjeux géopolitiques plus simples et terre-à-terre qu’on ne le pense.
Aujourd’hui, environ 1500 hommes et femmes de confession juive vivent à Cuba. La culture judeo-cubaine tend à se réveiller depuis la disparition de Fidel Castro. Ruth Behar, anthropologue à l’université de Michigan (Etats-Unis), native de La Havane suit assidument ce renouveau et témoigne : « Nous habitions à cent mètres de la synagogue. En 1991, Beth Shalom (NdA : Erigée en 1952, Beth Shalom est la synagogue la plus célèbre de la Havane) était en ruine. Les pigeons avaient fait leur nid dans le sanctuaire. Les cérémonies regroupaient une poignée de vieillards, qui se réunissaient dans la minuscule salle du deuxième étage. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable renaissance. Le passage de témoin à la nouvelle génération est assuré. »
